Le bruit de l’enjoliveur métallique
Le troisième
épisode qui
avait
fini
d’achever
l’année
de
Matsujirô
concernait
son
neveu
Tochan
Et désormais
il
était
grillé
Il se
souvenait
exactement
où
il
était
quand
sa
mère
l’avait
appelé
La mère
de
Matsujirô
n’appelle
jamais
son fils
Il fallait que
ce
soit
grave
et en un
sens
la situation
était
grave
Matsujirô
était
au magasin
de
vélo
pour
échanger
celui
électrique
qu’il
avait gagné
contre
un vélo
très léger
avec
beaucoup de
vitesses
Il trouvait qu’il
avait pris
du poids
ces
derniers mois
sur son
scooter
et à
manger des
gâteaux
Le vélo
électrique
il était
content de la
façon
dont il l’avait
gagné.
Dans le club
de
go
près de chez
lui
venait
depuis
quelques
mois
une institutrice
célibataire
récemment à la
retraite
insupportable
C’est typiquement
la
Mme Je-sais-tout
Qui connaît tout
Qui sait faire
Qui commente et
donne des
conseils d’un ton
de
maîtresse d’école
à tout le
monde.
Elle n’est pas
spécialement
bête
elle est
même
5ème
kyu
Elle se prend
juste pour
une joueuse
professionnelle
comme celles
à la télé
le dimanche
qui sont
jeunes
jolies
et
humbles
mais elle, elle,
elle s’est toujours
attachée à s’enlaidir
et ne se rend pas
compte
qu’elle n’est pas
humble et qu’elle
énerve
tout le
monde
Que ce
soit la
faute de
son
père ou de
sa
mère
qui voulaient
un
fils
qui auraient
voulu faire
des
études
et qui
ont fait
comprendre à
l’enfant que
c’était ça
ou
crève
et l’enfant
s’est mis
en
sur-régime
angoissé
pour se
conformer
à cette demande
qui ne correspond
pas à ce
qu’elle
est,
tout cela n’y change rien :
elle est
insupportable
Matsujirô en
a
marre de
croiser
des personnes
angoissées
en
sur-régime
tellement dans la
peur de
décevoir
un parent
imaginaire
qu’ils ne
cessent
d’humilier
les vivants
qu’ils ne cessent
de se
faire
haïr
leur vie
durant
Matsujirô
rêve
parfois
d’une société
idéale
où un badge
selon le
contexte et
l’activité
afficherait
en temps réel
son grade
sur une
échelle de
1 à
10
et chacun pourrait
voir le
grade de
l’autre
et lui
devrait le
respect
qui
s’impose
et ce besoin
du respect
dû au
grade on ne
pourra pas
jamais le
changer
tout primate
que
l’on est
Au go,
le grade c’est
facile :
on connaît son
niveau.
L’instit
retraitée
elle vit
tellement
dans
son stress
elle n’est plus elle-même
depuis
tellement longtemps
d’ailleurs elle n’a sans
doute
jamais pu être
elle-même
qu’elle ne cesse
d’oublier
les grades
le respect
de se taire
même au
go
Ces
personnes
là
Matsu ne les
supporte
plus
Le pire du
pire
c’est quand
elles sont
prises
en
faute
A ce moment
là
elles passent en
mode
survie
car le parent
imaginaire qui
les tyrannise
dans leur
tête
pourrait
les manger
les abandonner
les
tuer
alors
elles préféreront
tuer
les témoins
être violentes
au dernier des
degrés
plutôt
que de
reconnaître
leur
erreur
l’erreur de n’avoir jamais
vécu
de toute
leur
vie
Prises en faute
leur première
stratégie
consiste
à
nier
Non, le réel n’a jamais eu
lieu
Pour Matsujirô quand un
être humain
fait
cela
il ressent une
telle
violence
qu’il est
content de ne pas
porter de
katana,
qu’il est content
de rester
humain
Confronté
à
l’évidence et
ne
pouvant plus
nier
ce type de personnes
passent alors au
stade 2 de leur ignominie :
minimiser
justifier
impliquer
l’autre
« c’est pas moi »
« c’est pas grave »
« c’est ta faute aussi si… »
Stade 3 : l’oubli.
Il ne s’est rien passé.
« Quoi ? Il s’est passé quelque chose ?
Non »
« Qu’est-ce que tu peux être
mesquin »
« Tu crois que c’est important de se
souvenir de ces
choses là ? »
« Tu ne dois pas être heureux pour te
crisper sur
ces détails. Pense à tous ceux qui souffrent et combien tu es heureux »
« Si cela peut te faire plaisir, je m’excuse, même si je n’y suis pour
rien et si en plus tout cela n’est vraiment que des broutilles »
Stade 4 : le grand jeu de l’étonnement
le grand jeu du grand seigneur
« Je ne comprends pas pourquoi tu m’en veux
encore et c’est bien de ta faute
si cela se
passe comme
cela, je me suis excusé, non »
« Tu dois vraiment avoir des
problèmes
pour te
comporter de cette façon »
« Mais ce n’est pas grave
je te pardonne
sache que je serai
toujours là pour toi
et que je
t’aime quand
même »
A ce stade là
Matsujirô
avait
une terrible
profonde
irrésistible
envie de
vomir
Il s’imaginait
vomir
à flot
continu
une substance
verte
de la consistance
du weetabix mou
ou du zenzai
agrémenté
de résidus
de décharges
automobiles
qui sentirait
l’ail et
ferait
tomber les
mouches.
Il s’imaginait
vomir deux bons
mètres cube
de cela
sur ces
personnes
Puis roter un très gros brrooo-ah,
se taper du poing gauche
sur le sternum en disant :
« ahhh, ça fait du bien »
en écoutant le bruit
sonore
d’un enjoliveur
métallique
dévalant
le Fujisan
de
vomi
vert
L’instit’
faisait
donc suer
tout le
monde en donnant
des conseils
à son adversaire qui
avait eu
la gentillesse
d’accepter
de jouer
avec elle
en lui
donnant
trois pierres.
Elle gagnait
de
beaucoup.
Et toute
fière
d’elle
elle dit :
« je parie
mon vélo
que
personne
ici
ne peut
renverser
la
partie,
pas
même
Matsujirô San »
Matsu
se retint
de lui
vomir
dessus.
Il
se
leva
et
analysa
la
situation
sur le
goban
C’était
en
effet
quasi
impossible
quasi
impossible
quasi
impossible
Pour gagner
il
faudrait
jouer de
façon
exclusivement
agressive
et ici
dans ce
club
à Kyôto
personne
ne prenait
plaisir
à
cela
Pour gagner
il faudrait
jouer
deux
niveaux
au dessus
de
son
niveau
calculer
chaque
coup
à l’épuisement
sans faire
la
moindre
erreur
Il regarda
le
vieux
qui se leva
les
yeux
brillants
d’excitation
et
s’assit
« Ahahaha
Matsujirô San
Si je gagne
vous me donnerez les
beaux goke,
ceux de votre grand-père
dont vous nous avez
parlé, d’accord ? »
Matsu ne dit
rien
et fit
claquer
sa pierre
L’instit n’avait
jamais entendu
claquer une
pierre
aussi fort
elle sursauta
figée
puis se reprit
et continua
« ahahaa »
comme si elle
n’avait pas eu
peur
Matsujirô
respira
trois fois
longuement
d’une respiration
lente de
prânâyâma
Il se
mit en
transe
pour utiliser
toutes les
ressources
pré-réflexives
de son
cerveau
pas pour appeler
son
kami
qui ne savait
pas
jouer
au go
qui s’en foutait
et qui lui
dit
« tu préfères pas
lui
mettre une
tarte ? »
Il tua
le groupe
le plus
faible
de l’instit
Mais il
était
toujours
en
retard
L’instit commença
à
devenir
fébrile
elle ne parlait
plus
jouait au
meilleur
de son
niveau
en puisant
des
ressources
dans
sa haine
sa haine des hommes
sa haine des autres
sa haine d’elle-même
Au début
du
Yose
Matsujirô
sortit de
sa
transe
pour regarder le
goban
comme s’il n’avait
jamais
vu
la partie
Il n’aimait pas
compter
Il compta
Il lui manquait
trois
points
Et il n’y
avait que
quatre
points
à retourner
dans
cette
fin
de
partie
Il la
regarda
dans les
yeux
Elle était
toute
entière dans
sa
folie
inaccessible
comme l’avait
été pour
elle
le réel
Il sourit.
Il lui sourit
à la japonaise.
d’un quart de
demi
millimètre
du pli
gauche
des
lèvres
Gagna
trois
points.
« bravo, égalité ! » exulta-t-elle
« non. Vous oubliez le komi.
un demi-point.
Arigatogozaimashita ».
Elle resta silencieuse
et ne s’inclina pas.
