8 février 2009

Respice post te, hominem te memento

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 5:30

Kyôto
comme
Memento

Memento
Mori

Ce qui a été
et qui
sera

sera souvenu.
Oublié.

Hominem te memento

Alors vivre en
honorant
sa vie,
honorant
pas seulement
les vivants
mais
les morts
et
les hommes
qui viennent
qui viendront
après
bien
après
dans
longtemps
ce
temps où
ils auront
pitié
de
nous
d’avoir
vécu
maintenant
et
ils penseront
« les pauvres »
ou
« les salauds »
ou
« qui ? »
comme
quand on ne se
souvient pas
des hommes
de la
période
d’Asuka

Comme à vélo
sans casque
sur Imadegawa,
regarder
derrière soi
le corps
orienté
vers ce
qui vient.

Matsumoto San
pense à cela
la nuit
dans son
petit bureau
de la
taille
de
WC.

Il peut tout
juste
s’y asseoir.
En tailleur.
Sur un
vieux
zafu
sale.
Mais on ne
voit pas les
tâches
du zafu
car
l’espace
est
noir.
De livres.
De non
fenêtre.
Avec juste
une
petite
lampe
50 Watt
jaune
qui fait clic
quand on tire
la ficelle.

Matsumoto San
regarde
le vieil
homme et
l’enfant
de Ghirlandaio
dans le
livre que lui
a
offert
l’Italien.

Il l’obsède
ce
tableau.
Il ne sait
pas
pourquoi.

Ce n’est pas
la beauté
de
la
laideur

Ce nez
horrible
la verrue
sur le
front
les yeux
de
hareng
et la
bouche
linéaire

Matsumoto San
pense
qu’en tant
que
japonais
ce tableau
est encore
plus
insupportable.

Parce qu’un
japonais
respecte
en
ignorant
le défaut
de l’autre.
Il ne feint
pas
d’ignorer
il
ignore.
Ca n’existe
pas.
Ce n’est
pas
flouté
ni
blanc
ni
invisible
mais

mu
non-néant
rien du rien.

Un japonais
retouche
délicatement
au

le réel
par courtoisie
sollicitude
bienveillance
compassion fraternelle.
Il forclot
par élégance.

Et là
Ghirlandaio
qui a peint
de jeunes
vénitiennes
aussi
belles et
sophistiquées
que des
jeunes
kyôtoïtes
nous met
ce
laid
boursoufflé
dégoûtant
au milieu
du tableau
énorme
avec
cette
injonction
impérative
« ne feins pas
d’ignorer,
n’y mets
pas ton
無 :
regarde-moi »

Alors
Matsumoto San
regarde
comme
s’il regardait
un film X
en public
et
l’horreur
médicale
de ce nez
non humain
disparaît
fond
peu à peu,
le regard
glisse
vers la verrue
et l’obscène
réapparaît
violent
et
Matsumoto San
plisse les yeux
comme devant
la vision
de quelqu’un qui a mal
et l’on ne peut rien
y faire
alors avec les yeux
et les sourcils
on dit juste
« je compatis ».

Ce nez
a comme un
goût
d’umeboshi
artisanale
dont
l’attaque est
si forte
que la tête
tremble
légèrement
rapidement
de droite
à gauche
cinq
fois
quand le
palais
touche
la
prune

Le beau,
le beau,
a-t-il
besoin
de
tsukemono ?

Ce laid
ce nez
ce
monstre
pourquoi
est-il
si
tendre à
l’âme ?
A l’âme
de jeune
homme
A l’âme
grisonnante,
A l’âme
de
vieil
homme ?

Est-ce
la
tendresse
bienveillante
du
pépé
qui s’est
fatigué
toute
sa
vie
pour voir
de la
fierté
dans le
regard
ascendant
de
ses
petits-enfants ?

Est-ce
la
tendresse
de
l’idée
qu’on
peut être
laid
et
souvenu ?

Est-ce
le
miroir
de la
vie
et le
vieux
acnéique
verrulé
prend
le
petit prince
qu’il
était
dans
ses bras
et il n’a
pas
perdu
le
contact
avec
le
bel enfant
qu’il
était
et il n’est
pas le
vieux
horrible
et laid
mais
l’enfant
et il se
prend
lui
même
dans
ses bras
et
se
berce
se
protège
fidèle
à
lui-même
et la
tendresse
et le
respect
vient
de
cette
fidélité ?

Matsumoto San
se demande
ce que
sont
les
traces
étranges
sur le
front
du
vieil homme.

Comme si
quelqu’un
avait
trouvé
le tableau
si
violemment
insupportable
qu’il
l’avait
attaqué
à coup
de couteau.
Peut-être
est-ce
simplement
le jeu du
panneau de
bois
mais les
restaurateurs
du Louvre
pourraient
quand même
alors
y remédier

Matsumoto
aime
bien
cette idée
que
quelqu’un
n’a pas
supporté
le
memento mori
du
tableau
qu’il y
a eu
des
cris
un moment
de
folie
dont
le front
porte
trace.
Imperturbablement.

Parce qu’un
memento
mori
c’est
toujours
imperturbable.
Tu n’y
peux
rien.

Sinon
apprendre
à orienter
ta
vie.


 
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