Kitano
Le monde est fait pour les amoureux.
La vraie vie qui s’active
sous le regard des
amoureux
libère
des formes
des couleurs
des symboles
qui sont
là
sous les
yeux de
tous
mais
que
personne
ne
voit.
Ils allèrent à Kitano
pour voir
pour la première fois
de leur
vie
eux qui
étaient
si souvent
venus
à
Kitano,
seuls,
en famille,
avec des amis,
avec de
faux amours,
pour voir
pour la première fois
de leur vie
que les deux
arbres
dans la cour
du
temple
les deux
arbres
qui se regardent
et
s’appellent
sont :
Ume et Matsu
Pour
Ume et Matsujirô
voir pour la
première fois
Kitano
avec les
lunettes
de la vraie vie
les
laissa muets.
Si elle s’était
comportée
en japonaise
de son âge
Ume aurait
poussé de
petits cris
surjoués
d’excitation.
Une partie d’elle
avait envie
de faire de petits
sauts sur place
comme une
petite fille
et de pointer
du doigt
tout autour
d’eux
avec une petite
voix
de petite fille
dans les aigus
comme dans les
dessins
animés.
Mais la vraie
vie
n’est pas
kawaiii.
Le kawaiii
c’est le
reflet
ténu
inaccessible
de la vraie vie
qu’on efface
davantage
en le
mignonant.
Le couple
de l’ume
et du matsu
dans la cour
de Kitano
c’était la vraie
vie qui leur
disait :
「 Ne prenez pas
ce message
pour vous.
Ces arbres sont
là
bien avant
vous.
Vous serez morts,
séparés,
ils seront
toujours
là.
Mais vous
êtes là
et ces arbres
sont
là
et ils ne sont
pas vous.
Ils sont
là pour
quelqu’un
d’autre.
Ont été
choisis
par
quelqu’un
d’autre.
Le
jardinier
qui les
taille
ne vous
connaît
pas.
Mais.
Mais ils
sont là
aussi
maintenant
juste pour
vous
et
c’est le
cadeau
de la
vraie
vie
que de vous
les
donner
là,
juste
là.
Et vous
vous
en
souviendrez
toujours
même morts
même séparés
comme une
anti-cicatrice
」
Ils
regardèrent
autour
d’eux
et
ils
virent
partout
pour la
première
fois
les kamon
de l’ume
sur le temple.
Les lanternes
entremêlant
le matsu
et l’ume.
Les tissus
déployant
les deux
motifs.
Une grand-mère
avait payé
un peu
pour une
petite
bénédiction :
la
réussite
universitaire
de son
petit-fils
et puis
aussi
pour
elle
car elle
postulait
tous les
ans
au concours
de
poésie
impériale.
Un jeune
prêtre
Shinto
habillé
en blanc
fit
résonner
un
tambour
suspendu
à un
cadre
au motif
Ume
au cœur
d’un
Matsu.
Matsujirô
ferma
les
yeux
et demanda
à son
kami
de ne
pas
sortir
pas ici
pas
maintenant
et le
kami
lui
sourit
lui
ébouriffa
tendrement
les
cheveux
et
Matsu
ne
tremblait
plus.
Ils
firent le
tour du
temple
et il y avait
beaucoup de
monde
car c’était
l’un des
nombreux
jours fériés
du Japon.
Ils étaient
venus
pour les
ume.
Le parc
clôturé
des
deux cents
arbres
était
enfin
ouvert.
Le blanc
et le
rouge
galactisaient
le
champ
des
petits
arbres
noirs
entourés
de très
grands
pins
noirs et verts.
Quand on
n’est pas
connecté à la
vraie
vie
Quand la télé,
la famicon
et la ville
ont été
nos
vraies
mamans
un arbre
en
fleur
ça ne peut
pas
être
beau.
C’est un
truc
de
chochotte,
de filles
débiles
qui dessinent
des cœurs
et qui portent
toujours un
peu de
rose.
Ou de
grands-mères
qui n’ont plus
que
ça.
C’est ce que
lui
disaient les
amis
parisiens
de Matsujirô
quand il
tentait de
leur
expliquer
son pays.
Matsujirô
était
un peu
d’accord.
Pour les sakura.
Les sakura
c’est trop
rose
c’est trop
bonbon
c’est trop
pompon
c’est trop
mignon.
Les sakura
c’est
la
fausse
vie.
Pour la plupart.
Mais les
ume
d’hiver.
Les ume
d’hiver
te
déchirent
l’âme.
Par leur
pas trop.
Leur
pas
encore.
Leur
pas tout à fait.
D’abord les troncs
charbon
de bois
tisonnés de
cendres.
Des troncs
de
deux mètres,
pas plus,
pour
mettre à portée
de
regard
d’homme
les quinze
jours
qu’ils ont
à
révéler.
Quelques
branches
sensei
césurées
calligraphiées
gyosho
au gros
pinceau
Et des
branchioles
fines
linéaires
qui se
courbent
lentement
sous le
poids
des
fleurs
dont on ne
peut pas
nommer la
couleur.
Pas encore.
Pas tout à fait.
Certains
vieux troncs
tordus
abîmés
ouverts
par le
temps
n’en peuvent plus
d’attendre.
Alors ils
explosent
tout de
suite
comme une
boule de
papier
journal
dans une
cheminée
sombre.
Tu as mal
pour eux
et les
admires
et ils
savent qu’ils
vont
bientôt
mourir
qu’ils ne
pourront plus
offrir
longtemps
cette étoile
de parfum
sexuel
qui donne
un regard
étrange
aux visiteurs.
Ces vieux, les précoces, ne
sont pas
beaux à
tout montrer
trop
vite
tout cacher
de leur
blanc
de leurs
fleurs
et l’on ne
voit plus
le ciel
les
branchioles
et l’on ne
voit plus
leur corps
dans leur
auto
autopsie.
L’ume
tu en jouis
dans
l’en-cours
Tu dois voir
la
branchiole
et la calligraphie
et le tronc
et le soleil
qui teint de
blanc
ton regard
et tu fermes
les yeux
derrière
tes lunettes
teintées
et les boutons
de fleurs
te font penser
à des tétons
à des
clitoris
et la fleur
écarte
ses pétales
en croix
comme un
cri sur le
drap
blanc du
ciel
le soleil
rend sa
peau
transparente
le vent
un
oiseau
donne un
frisson
à l’ume
qui n’est pas
toutes les
fleurs
mais cette fleur
là
que tu as
repérée
qui est la plus
belle
la plus
sexuelle
et elle
cligne
pour
toi
t’appelle
s’offre
et c’est
l’hiver
tu n’as plus
froid
tu voudrais
l’embrasser
Ume s’est
penchée
sur la pointe des
pieds.
Elle embrasse
Matsu.
