16 octobre 2010

Yoshida Yama – Saint Lazare : express

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 22:25

Les clés perdues du Chemin de la Philosophie

Les taxis de l’obscur.
La décolonisation française, sa violence de classes,
son qui-vive parano,
sa morgue de bords-vivants,
sa vulgarité chic, gallo-romaine.

Des arbres qui pourraient être beaux, calligraphiés.
Qui ne ceignent l’horizon de la ville.
Que personne ne mire.

Des balayeurs fluorescents entre deux sdf secourus par la maraude.
La gouaille sans-culotte, camarade,
pour qui tout raffinement est menace légitimiste.
La tension entre tous dans une simcity de pierres taillées.

Les champs vus du ciel,
L’espace pour respirer,
L’absence horrible des momiji.

Le goût du gras. Le goût du pain.
La guerre des sexes. En plein Verdun.
Les têtes à claques de n’avoir de cimes,
de maîtres à honorer.

le tic de la trotteuse
Le soleil qui se lève deux heures trop tard,
L’absence horrible des momiji.


6 octobre 2010

Le militaire, le bon enfant, le séisme

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 16:23

Radio Taiso ラジオ体操

La fête des sports occupe la communauté toute l’année.
Chacun prie pour éviter d’en être responsable pour son pâté de maisons.
Et chacun a souri quand le gaijin qui ne savait pas a accepté la tâche.

Le premier dimanche d’octobre est reporté au second s’il pleut.
Undôkai, ça ne s’annule pas.

L’école a entraîné les petits, au sifflet, toute la semaine.
Ils garderont l’empreinte du sifflet toute leur vie.
Les parents sont là. Le corps raidi par le sifflet.
Les vieux qui se souviennent et qui n’ont rien à faire sont là.
Ainsi que les responsables des pâtés de maisons du grand quartier
Qui ont passé dix réunions
à assister le comité d’organisation – dont c’est le plus beau des jours.

Les responsables sont venus la veille, pour ramasser comme des poules les cailloux du terrain de jeu.
Ils ont frappé plusieurs fois à chaque porte pour récolter l’argent, et inscrire le nombre de bento à commander. C’est sérieux les bento. Les bento et les boissons fraîches.
Ils se sont levés suffisamment tôt ce dimanche pour récupérer à 6h30 la tente du pâté de maisons chez la voisine et l’installer autour du terrain sur son emplacement.
Un parmi trente.
Chaque pâté a son numéro, son bandeau de couleur, son équipe de 7 à 77 ans.
Elle défilera comme les autres, derrière sa pancarte, singeant avec sérieux une ouverture olympique.
L’équipe se tiendra au repos de parade pendant la demi-heure des discours.
Se stimulant pour l’honneur de remporter une fois encore la coupe.

Pourtant, même les enfants, en uniforme, s’ennuient.
Chacun accepte, dans le tapage de vieux hauts-parleurs éructant en boucle la jpop défraichie, le gâchis d’être là.

Il serait vulgaire et violent celui qui dirait qu’il faut mettre fin à cet absurde.

Au Japon, on n’arrête pas la tradition.
On l’adoucit. La pastellise.
Infinitésimalement.
On la supporte.
Quand il serait inconvenable d’y échapper.

Seul un chef, un ministre, un iemoto, un fondateur
peut se permettre la rupture.
Quand on n’est pas chef,
on reproduit le kata.
On l’accomplit de son mieux.
On montre sa vertu tenace, son abnégation, son respect du passé comme identité.

Undôkai, la fête des sports, fait peur.
Parce que tous les signes sont là.
Ceux de l’hygiénisme victorien.
Ceux du modèle de l’entre-deux guerre italien et allemand
qui croit dans le seul corps sain
qui veut faire du collectif un corps sain
un corps réflexe
qui obéit au chef :
un corps d’armée

La fête des sports est conçue pour forger
imprimer au fer, dans l’âme de chacun :
la discipline et l’ordre
l’esprit d’équipe et le goût de l’effort
la joie par la sueur et les dents qui grincent
l’appétit de la victoire
sur l’autre qui n’est plus le frère
mais celui qu’on bat
les poings sur la poitrine
dans l’exultation de la section de combat.

Tous les signes sont là.
Mais le contexte absent.

Après Hiroshima et l’occupation américaine
la fête hygiéno-impérialiste
déploie le même ennui
la même superficialité convenue
polie
que les matsuri costumées
qui rythment les saisons.

Pourtant, après une heure,
les adultes sourient.
Parce qu’au Japon
on se résigne sans jamais être dupe.
Parce qu’au Japon
le cynique
- coeur de l’occidentalité ? -
est un reflux gastrique dont on sait qu’il abîme.
Ici le cynique est un chien fou.

Au Japon, les adultes prennent plaisir
au club Mickey de l’Undôkai
sans retenue
sans second degré
emportant fièrement
les rouleaux de papier-toilette
offerts à chaque participant

Au Japon, on peut suspendre de faire semblant d’être adulte
et déployer, quand on ne travaille pas, l’évidence universelle :
quel que soit son âge
on est toujours
un enfant

La fête du sport
c’est le Japon qui prouve sa civilisation
par sa bonne enfance
fraîche
gentille
horripilante
dans sa résignation collective
sans lutte de classes

La civilisation vient aussi de plus loin.
Kyôto est une mégalopole où
chacun pourrait inexister, anonyme,
comme dans toutes les grandes villes du monde

Mais ici, chaque maison fait partie d’un pâté
avec ses représentants tournants
sa lettre-circulaire
et ses activités annuelles
catalysées par les enfants de la tribu :
En août, Obon autour du Jizo du quartier;
octobre, Undôkai autour du terrain de jeu.

Ainsi chacun se voit.
Se connaît.
De loin.
Comme dans un village.
Une cité grecque.

Et si la terre se mettait à trembler fort
comme elle le fait régulièrement
ce lien faible
de façade
mais existant
serait activé

Va cyniquer cela.


4 octobre 2010

Atelier Poésie, mardi 5 octobre 2010, Yoshida Yama, 14h30 : Racine, Phèdre, acte I scène 5

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 10:22

Phèdre

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

Texte étudié lors du prochain atelier : la tirade de Phèdre dans la Tragédie de Racine. Acte I, scène 3

Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J’adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer.
J’offrais tout à ce dieu, que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. Ô comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein, et des bras paternels.
Je respirais, Œnone. Et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence ;
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’Ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.
J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire.
Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats.
Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m’ affliges plus par d’injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur, tout prêt à s’exhaler.

Nous continuons notre exploration des proximités et écarts des esthétiques poétiques japonaises et françaises. Cette fois, à partir d’un archétype du style de la langue française et de sa déclamation dans le registre de la passion amoureuse tragique que nous mettrons en rapport avec le Genji et le nô.

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