31 décembre 2010

Les cartes de voeux

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:04

Plongée dans mon tokonoma du nouvel an

Je vends des takoyaki
au rez-de-chaussée de la maison de mes parents
et je tiens un club de go
au même rez-de-chaussée
Ca sent le takoyaki sur les gobans
et les takoyaki sont fumés à la cigarette des pépés
qui viennent ici pour parier sur leurs parties

L’hiver on a tous froid
Ici on est tous fiers

C’est l’un des vieux
pas le plus fort
mais celui qui fume le plus
qui a lancé l’idée
de la grève
On fait la grève des cartes de voeux

Techniquement c’est pas une grève
C’est la fin d’une oppression
précise-t-il.
Il était responsable syndical à la mairie
avant sa retraite

Dans mon club, on est fiers.
On n’est pas les plus forts
mais on a tous des dan

Les formes efficaces,
on sait ce que c’est
Les mauvaises formes
qui puent pire que mes takoyaki
on sait les voir

Le syndicaliste a lancé l’idée, il y a trois décembre, alors que les vieux chariaient comme tous les 3 jours la même p’tite vieille qui vient acheter ses 6 takoyaki pour son midi parce qu’elle les a acheté à ma mère pendant 20 ans et que même si ma mère est morte et qu’elle ne peut plus aujourd’hui bavarder pendant 20 minutes à la fenêtre (en surveillant son mari, mort lui aussi depuis), elle pense que si elle bouleverse son régime alimentaire à base de 6 takoyaki les midi tous les 3 jours son corps en addiction va sombrer dans plus de douleurs.

Le vieux qui perd tout le temps et rit tout seul lance le traditionnel : « Obaasan, ça ne vous fait pas mal d’acheter du concentré de sent-pas-bon ? Parce qu’il n’y a rien qui pue plus que ces takoyaki, nah ? Vous avez de l’encens chez vous, nah ? »

Mais le syndicaliste ce jour-là dit : « Si ! Il y a quelque chose qui pue plus que les takoyaki du club, c’est les cartes de voeux ».
Les autres lui disent qu’il exagère parce que mes takoyaki c’est quand même des étalons universels dans le registre de ce qui pue et qui n’est pas bon.
Je suis d’accord mais c’est 38 pour cent de mon chiffre d’affaires.

Un autre vieux dit : « oui, mais t’es pas obligé d’en manger. Et t’es pas obligé d’en faire ».

Deux trois vieux ricanent : « nous, on s’en fout, les cartes de voeux, on donne ça à la femme ou à la fille ».

Mais les célibataires comme le syndicaliste, ou ceux qui sont les seuls chez eux à savoir se servir de l’ordinateur et de l’imprimante, hochent doucement leur cigarette de la main en faisant tsss tsss comme quand ils voient une partie de go le dimanche midi à la télé et qu’il y a une mauvaise forme.

« Ouais, ça pue » a été la conclusion de la discussion.

Le syndicaliste, qui est un pur, même dans ses choix de manga porno (il les met en gage pour ses parties et les autres aiment bien jouer avec lui pour ça), dit : « on n’est pas des sauvages. Il faut prévenir.
Cette année, sur vos nengajo, expliquez ceci :

« Ami, je ne t’enverrai plus de cartes de voeux. Jamais plus. Parce que je te souhaite d’être libre et que je ne peux te souhaiter libre en t’aliénant à l’obligation de me répondre par anticipation. Je te souhaite de ne plus te sentir coupable d’être en retard, de profiter de ta fin d’année sans perdre une journée et un bon repas à faire semblant pour rien.
Ami, je te souhaite de sortir du potlatch où tu me donnes du pouvoir sur toi si tu ne me réponds pas. Ami, je te souhaite de ne pas avoir à te demander si on est vraiment des amis et si ça vaut la peine que tu prennes de ton temps pour me souhaiter, en te creusant la tête pour trouver une formule pareillement vide mais différente, le perpétuel retour de l’identique des jours.
Ami, je te souhaite de rompre l’identique. Tous les jours. Parce que le premier janvier est arbitraire et que tous les jours sont le premier jour d’un jour qui ne sera plus. Je te souhaite de quitter ta femme, de laisser tes enfants se cramer s’il le faut en apprenant de leurs erreurs que le feu brûle, de les laisser coucher avec qui ils veulent parce que je te souhaite de jouir comme tu n’as jamais joui, je te souhaite de construire ta maison idéale, ton rêve ou ton voyage et que le projet soit si fort que l’idée de l’arrêter cinq minutes pour écrire des nengajo te fera rire à en avoir mal à tes abdos qui seront redevenus forts.
Ami, je te souhaite de m’oublier si tu te demandes si tu dois m’écrire, si on n’a pas eu d’autres contacts que nos précédentes cartes ou s’il y a eu de la tension quand on s’est vu ces derniers mois. Ami, nos vies sont courtes et on n’a pas à s’accorder si ça ne s’accorde pas.
Ami, je souhaite qu’on se souhaite le meilleur à chaque instant pas un trois-cent-soixante-cinquième de fois, mais une totalité de temps même dans le silence. Ami, envoyons-nous des cartes de voeux muettes. Et si nous les sentons, c’est que nous sommes vraiment amis. Nos cartes du coeur, n’embêtons pas les facteurs avec, ça nous regarde seuls.
Ami, je te souhaite de l’awesome, que nos embrassades soient awesome, que nos frappes dans le dos, nos bidonnades, nos rots soient awesome.
Les nengajo, c’est pire que les takoyaki de mon club de go, ça pue l’anti-awesome pur.
Ami, parce que nous sommes amis, je ne t’enverrai plus de cartes de voeux. Jamais plus.  »

« Ouais, ça, ça pue pas ». Ont dit tous les vieux en écoutant le syndicaliste.


30 décembre 2010

Le crachat

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:26

Dans la maison où ne vit qu'une personne. Et son chien.

Je suis la femme d’un français
On se parle anglais
vu qu’il ne veut pas parler japonais
parce qu’il fait des fautes.

Il comprend à trente pour cent.
Comme un enfant un peu débile.
Il n’est pas débile.
Il est très intelligent, il a un phd.
J’ai juste intégré
qu’il se comporte comme un enfant de douze ans.

Mes amies me disent que leur mari japonais,
c’est pareil.
C’est peut-être les hommes.

Moi, j’ai mis dix ans à apprendre l’anglais.
Je suis traductrice.
J’aime bien le français.
C’est beau. On dirait de la musique.
Je prends une heure de cours par semaine.
Mais je ne me sens pas.
De faire un autre cycle.
Epuisant. De dix ans.

Et puis je sais qu’on va divorcer.
On se dispute trop.
On n’était pas faits pour se marier.
Mes parents, mes amis me l’ont dit.
Mais moi, depuis que je suis petite
j’ai décidé que je ne trahirai pas.

Quand il est revenu de l’immigration
en me disant qu’il ne pourrait pas changer de visa
et qu’il ne pouvait pas travailler
alors que nous avions besoin d’argent
c’est moi qui lui ai proposé :
« et bien marions-nous »

Nous vivions ensemble depuis seize mois.
Nous venions de repeindre
avec tous mes amis
la petite maison que nous louons, à Gion.

Sans visa de travail,
il devrait rentrer en France,
mettre fin à son rêve d’enfant
de devenir comme un samurai

Peux-tu trahir quelqu’un avec qui tu
partages tes repas, ta sueur et la salle de bain
quand tout repose sur toi ?

Et puis j’aurais dû déménager
à nouveau.
Trouver quelqu’un d’autre.
A nouveau.
Donner raison à mes parents.
A nouveau.

Alors on s’est marié.
C’est rapide de changer les papiers à la mairie.

Mais lui n’a pas changé.

Le plus dur, c’est quand il me fait honte.
Il n’a pas d’amis français ici.
Alors hier j’étais contente de rencontrer
ce nouveau couple.

Je le comprends quand il dit que
les expatriés c’est souvent des prisonniers volontaires
qui rêvent d’évasion fictive
qu’ils n’ont qu’à quitter le Japon
s’ils ne l’aiment pas
que lui n’a pas de temps à perdre
avec ceux qui ne sont pas contents d’être là

Moi, je sais pourquoi ils restent là, les expatriés.
Eux aussi ne veulent pas déménager, loin,
à nouveau.
Trouver quelqu’un d’autre.
A nouveau.
Donner raison à leurs parents.
A nouveau.

J’étais donc contente de rencontrer
un nouveau couple franco-japonais
(c’est lui le japonais, c’est elle la française)
qui n’a pas la mentalité
d’expatriés

C’est rare qu’on invite mon mari.
Il dit qu’il est un ours
mais qu’en fait la vraie raison
c’est qu’il aime trop le Japon

C’est vrai qu’il aime le Japon.
On dirait que son âme
est la réincarnation d’un samourai
de Satsuma
à la recherche
de son quotidien perdu

Il fait du karaté et du kendo
De la calligraphie et du thé
il travaille comme apprenti
pour un vendeur de pierres de jardins.
Il a souvent mal au dos.

Il se donne du mal
comme quelqu’un qui ne lâchera pas son rêve
qui ressemble au rêve d’un petit garçon
de douze ans
qui veut devenir samourai
de manga.

Il a pourtant un phd.
En minéralurgie.

J’étais contente de rencontrer ce nouveau couple.
Des gens bien.
Qui aiment Kyôto.
De tout leur coeur.
Et nous avons passé l’essentiel du dîner
à échanger sur ce qui en fait
la plus belle ville du monde.

C’est beau le français
mais souvent
quand deux français parlent ensemble
on dirait qu’ils aboient
qu’ils se fâchent
j’ai toujours un peu peur

En fait, ils se sont vraiment fâchés.
Mon mari et la gentille française
qui nous a pourtant si bien reçus.

Dans leur maison d’Arashiyama
ils ont affiché un poster
d’une calligraphie Tang
acheté au musée de Taipei

Mon mari lâche que la calligraphie chinoise
ça ne vaut rien
que les chinois c’est des barbares
qu’ils ont beau avoir inventé
les kanji et le thé
il n’a que les japonais qui en ont
fait un raffinement,
qu’il n’y a que les japonais
qui savent trouver la bonne distance
respectueuse
que les chinois la seule chose
qu’ils savent faire
c’est cracher.

Comme la française ne sait pas
s’il exagère, à la française,
ou s’il pense vraiment son ânerie
elle lui demande gentiment
avec un sourire
s’il connait la Chine des Song

Là mon mari fait une petite pause.
Ca dure moins d’une demi-seconde.
Je les connais ces pauses dans ses yeux.

Il comprend qu’il a dit une bêtise.
Qu’il risque de passer pour un débile.
Il ne supporte pas d’avoir tort.
Qu’on puisse le prendre pour bête.
Son passé d’enfant intelligent
dans un milieu sans intelligence
le conduit à ne jamais lâcher
dans ces situations
à attaquer
pour se défendre
comme un jeune chien souvent battu
acculé dans un coin.

Alors il crache.
Il crache :
« et toi, tu la connais la Chine des Song ? »

Sa phrase claque au ralenti.
Elle fait le bruit d’un gros crachat
qui s’écrase
elle nous salit tous

Bientôt je déménagerai.


29 décembre 2010

Le soleil insiste

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:15

Hier la neige, ce matin, un soleil de printemps

Je suis les mots qui cherchent
en brute force
le mot de passe du coeur

Je suis geek
J’ai dix ordinateurs
Je me sers de trois
Je suis prêtre
dans un grand temple
Je suis les mots qui cherchent
à toucher le coeur
l’aperture des hommes

Je cherche en kanji
Je cherche en chinois
Je cherche en sanscrit
je lis le grec et l’allemand
Je cherche en mandala
Je cherche en rituel
Je cherche dans nos sutra
nos mudra
le feu, l’encens, nos offrandes
Je cherche dans nos voix, nos bols, nos gongs
nos clings en bois
dans mon froid l’hiver
nos jardins l’été
Je suis prêtre
je cherche
et mes mots ne changent rien

Je veux qu’on se souvienne de moi
Construire des temples
avec jardins
que les touristes visiteront
dans cinq siècles
Etre un fondateur
vers qui l’on se tourne
pour mieux vivre
mieux respirer
mieux sourire

Mes mots ne changent rien

J’écris des poèmes
Je les attache à des pins
la pluie sans dentier les machouille
un pin ne change pas

Parfois je tiens l’oeil d’un coeur
dans ma main
je lui montre l’à-côté
qu’il ne voyait pas
il le voit
sourit
Sa couleur ne change pas

L’alcool me rend malade
J’ai cherché dans le sexe
fidèle
en faisant jouir des femmes que j’aimais
et qui ne jouissaient pas
ça les a changées
une à la fois
je cherche les mots qui feront pareil
ça n’existe sans doute pas

Mais moi, ai-je changé ?
Qui m’a changé
comme cette jeune fille
qui a pris soin de moi
la première fois
Quels sont les mots des hommes
que je cherche
et qui m’ont trouvé,
se sont fait root
de mon coeur ?

Le soleil se lève
brûle mes pupilles
les nuages ne le laissent pas faire

Le soleil insiste

Je suis les mots qui cherchent
en brute force
Le mot de passe de mon coeur


28 décembre 2010

Apprendre le japonais en geek (round 7)

Filed under: Apprendre le japonais — Stéphane Barbery @ 14:33

Le dripping des esprits

Un point rapide pour partager les ressources que j’ai intégrées ces derniers mois à mes sessions quotidiennes d’apprentissage.

1) Pour qui veut apprendre le japonais (ou toute autre langue étrangère), Ajatt est le point de départ que j’aurais aimé connaître et prendre au sérieux bien plus tôt. La profondeur des aphorismes de Khatzumoto est abyssale et j’ai souvent, à leur lecture, des moments de joyeuse stupéfaction équivalents à ceux provoqués par les plus grands textes (philosophiques notamment) que j’ai pu lire dans le passé. Je recommande à tous la synthèse de cette méthode : The Little Red Dao of AJATT.

2) Récemment, j’ai notamment intégré à mon apprentissage deux recommandations d’Ajatt, simples, de bon sens, profondes et efficaces : le timeboxing, l’exposition plaisir.

a) Timeboxing : l’empan de concentration pour une tâche (surtout fastidieuse comme une répétition, ou intense comme une session de SRS) est limité. Mon empan est de 20mn environ. Prévoir de travailler une heure sur une tâche sans prendre en considération cette limite peut conduire à un arrêt impromptu ou du découragement. L’idée est donc, à la manière de la technique Pomodoro, d’avoir un timer qui toutes les 20mn sonne. On fait alors une pause de 5mn (un petit tour sur son mail par exemple), puis on reprend. Toutes les quatre sessions, on fait une pause plus longue.
L’idéal est d’alterner, dans ses sessions, des types d’entraînement différents : kanji, vocabulaire, lecture, écriture, grammaire, écoute, production orale.

b) Exposition plaisir : On ne donne pas à un CP le journal à lire. Nous avons appris notre langue maternelle en lisant des Tintin, des Astérix, des Club des cinq, en regardant des émissions que nous aimions à la télévision, adaptées à notre niveau qui évoluait d’année en année. Voilà l’évidence : nous avons eu besoin d’années d’exposition plaisante pour maîtriser notre langue. Il n’en est pas autrement pour une langue étrangère. Un adulte futé avec de bons outils peut gagner du temps pour certains apprentissages. Il ne peut échapper à la nécessaire exposition et pour qu’il choisisse de continuer à y consacrer autant de temps, il faut que cette exposition soit plaisante. Fun ne veut pas dire sans effort. Mais un effort joyeux.

L’enjeu est donc de trouver un medium conçu pour les enfants japonais et qui puisse plaire sur la durée à un adulte occidental.
J’ai actuellement trouvé mon bonheur dans Docteur Slump d’Akira Toriyama.
Toriyama est un génie. Son dessin me fait penser au plaisir que l’on prend avec Franquin quand on commence à regarder chaque détail, chaque trait de chaque case.
L’humour qu’on trouve dans Arare Chan (la petite fille robot personnage central de Dr Slump) fonctionne avec les enfants comme avec les adultes et de nombreuses clés de lecture de la société japonaise nous sont données dans chaque épisode. La génération actuelle d’adultes japonais a grandi avec Arare Chan. De nombreux gimmicks comportementaux et langagiers actuels des japonais trentenaires, notamment chez les femmes, sont repris à l’identique de l’anime tiré du manga.

On peut trouver les manga de Dr Slump en grand format ce qui facilite sa lecture quand on n’a pas encore plusieurs années de pratique des kana et des kanji. Les furigana sont systématiquement imprimés. Ces deux éléments importants combinés (grand format / furigana) sont assez rares dans l’édition japonaise. Dans d’autres registres de manga, Hikaru no Go et Shaman King font partie de ces raretés que l’on peut explorer avec plaisir surtout si on les a déjà lus en français.

Outre l’entraînement à la lecture, les manga donnent accès à ce qu’aucun livre d’apprentissage ne met en valeur et qui est pourtant le seul qui importe au quotidien : le japonais réellement parlé, celui qui mange et déforme la grammaire officielle, celui dont la communication repose sur l’art subtil des désinences de fin de phrase.

L’anime de Dr Slump disponible en DVD est un formidable outil pour accéder au rythme de la langue et ses désinences. L’écoute concentrée d’un épisode est un véritable exercice de décryptage. Il faut juste regretter l’absence de sous-titres affichant l’intégralité des dialogues. Cela aurait été alors l’outil parfait.

Si quelqu’un connaît un manga ou un bon drama affichant l’intégralité des dialogues en sous-titres je suis preneur. Comme ailleurs, pour minimiser la taille de l’affichage, les sous-titres dans les DVD japonais synthétisent les dialogues et ne les retranscrivent pas dans leur intégralité ce qui est dommage pour l’apprenant. [Jean-François a répondu à mon appel et me pointe la page idéale qui se trouve... sur Ajatt]

3) Shadowing. J’ai déjà évoqué tout le bien que je pense du premier volume de cette méthode qui utilise d’ailleurs les principes du timeboxing et de l’exposition plaisir. Un deuxième tome vient de sortir en cette fin d’année 2010. Je le recommande chaleureusement pour ceux qui sont capables de suivre les trois quarts du premier tome sans difficultés. Les débutants s’abstiendront quelques mois pour ne pas être découragés. Ce deuxième volume associe chaque section à des types de dialogue relevant de niveaux de langage différents (au sein d’un couple, entre amis proches, en milieu professionnel, etc.). Les 6 étapes décrites dans la préface pour aboutir progressivement à la fluidité des acteurs du cd sont judicieuses et respectueuses de la charge cognitive intense qui est requise.

4) Ipad. Le support matériel parfait (taille, silence, tactile) pour le geek apprenant le japonais. La version mobile d’Anki sur Ipad est mon outil principal de révision et de mémorisation.

Je continue de me quizzer sur ma base de données personnelle pour réviser le lien sens/écriture des kanji que j’ai appris dans le Maniette.

Mais pour apprendre et réviser les lectures on et kun yomi, j’ai laissé tomber les fichiers du Core2000 de last.fm pour importer dans anki à sa place la base de Kanji Odyssee 2001. On ne peut commander les deux livres et le cd de cette méthode que sur le site de l’éditeur. Mais, si et uniquement si vous avez acheté le matériel, vous pouvez, en utilisant les bonnes requêtes google, trouver en-ligne les fichiers pour importer la base dans anki.
La taille et l’utilisation des couleurs des caractères de cette méthode (je parle des fichiers extraits du cd et importés dans anki sous forme d’images) rend la lecture aisée et les phrases d’exemples pour chaque kanji sont les plus fines que j’ai pu trouver à ce jour : elles combinent astucieusement plusieurs lectures d’un même kanji en utilisant des exemples que l’on pourrait lire dans le journal. Le registre de langage est donc radicalement différent de celui d’Arare Chan mais tout aussi impératif à maîtriser. Les enregistrements audio des phrases sont excellents et l’on peut faire du shadowing avec.

5) Comme il est important dans sa journée de varier ses supports de révisions (en choisissant exclusivement ceux où l’on trouve du plaisir), j’utilise également un livre conçu pour les enfants japonais en primaire afin d’apprendre kanji et vocabulaire. Il existe plusieurs ouvrages de ce type ressemblant à des dictionnaires où chaque kanji est associé à des vignettes de bandes dessinées avec ou sans couleurs. Après tests et sélection, celui que je préfère est le 満点学習まんが 漢字とことば. Les caractères sont suffisamment grands pour que la lecture en soit agréable, l’humour rend le décryptage léger, les exemples de mots ou de phrases pour chaque kanji simples d’accès, chaque information donnée est utile, aucune surcharge ne vient bruiter l’information à mémoriser.

J’aimerais trouver un moyen simple de numériser cette ressource précieuse pour l’intégrer à ma base anki.
Prochaine acquisition geek donc : un scanner (type ScanSnap S1500), un bon massicot et une solution pour automatiser la fragmentation d’une numérisation.

6) A mentionner enfin, comme outil d’exposition plaisir (lecture, prononciation), l’application de karaoke Joysound malheureusement disponible sur l’appstore japonais uniquement…


La prisonnière des kami

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:15

Feu vivant

Je suis la prisonnière des kami
Je ne sais plus si j’y crois
mais je suis condamnée à vie

J’habite le relais au sommet de Fushimi Inari
depuis que j’ai marié mon mari
il y a quarante ans

On a une belle vue.
Surtout l’hiver
quand toutes les feuilles sont tombées
et que la lumière atteint le sol
feuillu
de la colline.

Le relais c’est ma maison.
Au premier étage.
Au rez-de chaussée,
c’est là qu’on reçoit les pèlerins
et les daï,
ceux qui entrent en contact
avec les kami

Ce n’est pas le jour
qu’on voit les choses

Le jour c’est business.
Les pèlerins s’arrêtent pour acheter à boire,
leurs sets d’offrandes
qu’ils vont bénir au sommet
et qu’ils remportent chez eux
pour leur kamidana

Les fauchés montent avec leur propre set.
Ceux qui savent
savent que les kami sont plus contents
s’ils l’achètent chez nous.

On prend soin des autels en pierre
des meilleurs clients.
Surtout ceux qui achètent plusieurs petits torii
en bois peints
qu’ils placent tous les ans sur leur autel
les meilleurs clients savent que les kami sont plus contents
s’ils achètent
tous les ans
leurs nouveaux torii chez nous

De toute façon,
tous les ans,
on brûle les vieux torii
même des mauvais clients.

Au fond, il n’y a pas vraiment de mauvais clients.
Il y a des prisonniers plus ou moins libres.
Contraints de revenir.
Comme moi de rester.

C’est un business
mais on ne gagne pas beaucoup.
On vit chichement
On a froid
On ne bouge pas
jamais.

On s’amuse un peu.
Surtout avec les gaijin.
Les filles qui voyagent seules.
Les américaines.
Les pas bien jolies fières de voyager seules.
C’est pas les plus futées.
Alors elles s’engagent dans la boucle
le matin
on les voit passer une première fois
avec leur sac à dos bourré
et leur appareil photo
Au sommet, elles s’arrêtent le temps de
regarder le plan sans romaji
qu’on a mis avec mon mari
pour indiquer que les toilettes
yen a pas ici.

On les revoit une heure plus tard.
Rouges.
Elles ont rangé leur appareil photo.
Elles ont une bouteille de distributeur qui coûte cher
à la main
Elles ont mal aux jambes.
Elles font des yeux billes quand elles reconnaissent
la carte.
Quand elles sont bien grosses
elles pleureraient presque.

En hiver, elles ne peuvent pas s’arrêter longtemps.
La sueur devient vite froide
le vent des kami pique
alors elles repartent
encore une fois sans prier
Après avoir attendu un peu sans succès
un gaijin pour se faire aider.

De temps en temps
yen a une qui pleure vraiment.
La troisième fois.

Pourtant les nuits,
les nuits où il faut
mes amies les daï
- et les daï qui ne sont pas mes amis
mais qui me font peur quand ils partent en transe -
souvent des mamies
des éclopées
ou de petits vieux malingres qu’on entend à cent mètres quand ils prient,
ils le font jusqu’au petit jour
le tour
Pas trois fois mais bien plus.

Un sauvage ça ne connaît pas sa force

Une nuit,
pendant la cérémonie d’une daï
crainte par tous
j’ai demandé dans ma tête
à son kami terrifiant
ce que j’allais devenir

Il s’est retourné en elle
m’a regardé de ses yeux d’aveugle
m’a pointé de son doigt de vieille
et a murmuré

« Sers les daï qui servent les hommes.
Vis ici. Meurs ici »

Je ne suis pas mal heureuse


 
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