Les cartes de voeux
Je vends des takoyaki
au rez-de-chaussée de la maison de mes parents
et je tiens un club de go
au même rez-de-chaussée
Ca sent le takoyaki sur les gobans
et les takoyaki sont fumés à la cigarette des pépés
qui viennent ici pour parier sur leurs parties
L’hiver on a tous froid
Ici on est tous fiers
C’est l’un des vieux
pas le plus fort
mais celui qui fume le plus
qui a lancé l’idée
de la grève
On fait la grève des cartes de voeux
Techniquement c’est pas une grève
C’est la fin d’une oppression
précise-t-il.
Il était responsable syndical à la mairie
avant sa retraite
Dans mon club, on est fiers.
On n’est pas les plus forts
mais on a tous des dan
Les formes efficaces,
on sait ce que c’est
Les mauvaises formes
qui puent pire que mes takoyaki
on sait les voir
Le syndicaliste a lancé l’idée, il y a trois décembre, alors que les vieux chariaient comme tous les 3 jours la même p’tite vieille qui vient acheter ses 6 takoyaki pour son midi parce qu’elle les a acheté à ma mère pendant 20 ans et que même si ma mère est morte et qu’elle ne peut plus aujourd’hui bavarder pendant 20 minutes à la fenêtre (en surveillant son mari, mort lui aussi depuis), elle pense que si elle bouleverse son régime alimentaire à base de 6 takoyaki les midi tous les 3 jours son corps en addiction va sombrer dans plus de douleurs.
Le vieux qui perd tout le temps et rit tout seul lance le traditionnel : « Obaasan, ça ne vous fait pas mal d’acheter du concentré de sent-pas-bon ? Parce qu’il n’y a rien qui pue plus que ces takoyaki, nah ? Vous avez de l’encens chez vous, nah ? »
Mais le syndicaliste ce jour-là dit : « Si ! Il y a quelque chose qui pue plus que les takoyaki du club, c’est les cartes de voeux ».
Les autres lui disent qu’il exagère parce que mes takoyaki c’est quand même des étalons universels dans le registre de ce qui pue et qui n’est pas bon.
Je suis d’accord mais c’est 38 pour cent de mon chiffre d’affaires.
Un autre vieux dit : « oui, mais t’es pas obligé d’en manger. Et t’es pas obligé d’en faire ».
Deux trois vieux ricanent : « nous, on s’en fout, les cartes de voeux, on donne ça à la femme ou à la fille ».
Mais les célibataires comme le syndicaliste, ou ceux qui sont les seuls chez eux à savoir se servir de l’ordinateur et de l’imprimante, hochent doucement leur cigarette de la main en faisant tsss tsss comme quand ils voient une partie de go le dimanche midi à la télé et qu’il y a une mauvaise forme.
« Ouais, ça pue » a été la conclusion de la discussion.
Le syndicaliste, qui est un pur, même dans ses choix de manga porno (il les met en gage pour ses parties et les autres aiment bien jouer avec lui pour ça), dit : « on n’est pas des sauvages. Il faut prévenir.
Cette année, sur vos nengajo, expliquez ceci :
« Ami, je ne t’enverrai plus de cartes de voeux. Jamais plus. Parce que je te souhaite d’être libre et que je ne peux te souhaiter libre en t’aliénant à l’obligation de me répondre par anticipation. Je te souhaite de ne plus te sentir coupable d’être en retard, de profiter de ta fin d’année sans perdre une journée et un bon repas à faire semblant pour rien.
Ami, je te souhaite de sortir du potlatch où tu me donnes du pouvoir sur toi si tu ne me réponds pas. Ami, je te souhaite de ne pas avoir à te demander si on est vraiment des amis et si ça vaut la peine que tu prennes de ton temps pour me souhaiter, en te creusant la tête pour trouver une formule pareillement vide mais différente, le perpétuel retour de l’identique des jours.
Ami, je te souhaite de rompre l’identique. Tous les jours. Parce que le premier janvier est arbitraire et que tous les jours sont le premier jour d’un jour qui ne sera plus. Je te souhaite de quitter ta femme, de laisser tes enfants se cramer s’il le faut en apprenant de leurs erreurs que le feu brûle, de les laisser coucher avec qui ils veulent parce que je te souhaite de jouir comme tu n’as jamais joui, je te souhaite de construire ta maison idéale, ton rêve ou ton voyage et que le projet soit si fort que l’idée de l’arrêter cinq minutes pour écrire des nengajo te fera rire à en avoir mal à tes abdos qui seront redevenus forts.
Ami, je te souhaite de m’oublier si tu te demandes si tu dois m’écrire, si on n’a pas eu d’autres contacts que nos précédentes cartes ou s’il y a eu de la tension quand on s’est vu ces derniers mois. Ami, nos vies sont courtes et on n’a pas à s’accorder si ça ne s’accorde pas.
Ami, je souhaite qu’on se souhaite le meilleur à chaque instant pas un trois-cent-soixante-cinquième de fois, mais une totalité de temps même dans le silence. Ami, envoyons-nous des cartes de voeux muettes. Et si nous les sentons, c’est que nous sommes vraiment amis. Nos cartes du coeur, n’embêtons pas les facteurs avec, ça nous regarde seuls.
Ami, je te souhaite de l’awesome, que nos embrassades soient awesome, que nos frappes dans le dos, nos bidonnades, nos rots soient awesome.
Les nengajo, c’est pire que les takoyaki de mon club de go, ça pue l’anti-awesome pur.
Ami, parce que nous sommes amis, je ne t’enverrai plus de cartes de voeux. Jamais plus. »
« Ouais, ça, ça pue pas ». Ont dit tous les vieux en écoutant le syndicaliste.




