L’oeil du trait
Je suis les plus beaux yeux de Kyôto
La femme qui m’écrin-e
ne le sait pas
Elle sait qu’elle a des yeux clairs
Elle croit qu’ils sont trop clairs
pour une vendeuse d’encre noire
On lui demande souvent du sourcil
si elle est japonaise
Je ne suis ni gris ni vert ni bûchette
mais l’opale le lichen et le miel
pointe de silex
en vol
liquide
à contre-jour
de sa coruscation
Je vois les papiers qu’elle vend
Je vois les clients calligraphes
les pinceaux
les encriers
les sceaux
les livres et les supports
Je vois sa main qui trace
sa main qui danse
sa main qui dilue
sa main qui lave
Je vois les regards qui me croisent
se dilatent
et me fuient
pour ne pas fixer
l’inconvenance
Je suis un danger qui fait mal
une beauté lame
une erreur statistique
Si j’étais les yeux d’un cougar
falconidé
on me déifierait
pour trente générations amazoniennes
j’ai le regard d’une kami
Eteint par l’incompréhension
Elle ne comprend pas qu’on la fuit
qu’on me fuit
pour ne pas me fixer.
Ca ne se fixe pas
les yeux
les yeux d’une femme
les yeux d’une jolie femme
jeune
qui vend de l’encre noire
et des pinceaux
Les regards glissent sur ses joues
et sur les présentoirs.
Les clients reviennent
pour moi
en voleurs
Ca la met mal à l’aise
Ca augmente son chiffre d’affaires
Ca la rend malheureuse
et sa tristesse me saisit
comme un corps nu
l’hiver
dans une pièce froide
qui aimante
davantage
les voleurs de dérobades
Je suis les plus beaux yeux de Kyôto
et l’on ne doit pas me couver
pour ne pas me prendre
avec ses doigts
me posséder
sur un anneau
me dévorer
en monstre de Goya
pas elle
indifférente
juste moi
les yeux
glace ouverte sur le temps
reflet effroyable du défaut
cyanure oculaire
Un maître plongera un jour
son pinceau dans mes pupilles
j’en pleurerai de l’encre
Les kanji sont nés ainsi
