La stratégie de la petite soeur pour énerver son grand frère
Khatzumoto est un génie (si l’on met de côté son mauvais goût en matière de musique et de vidéo).
Je ne saurai suffisamment recommander de lire l’intégralité de son site « All Japanese All The Time (Ajatt) « , de soutenir son activité en achetant ses fichiers (et notamment The Little Red Dao of Ajatt), de suivre ses tweets souvent plus inspirants et plus profonds que les aphorismes des philosophes les plus respectés.
Tous ses textes devraient être traduits en français et promus auprès de tous les enseignants. Tous les enseignants. De toutes disciplines. Pour tous les publics. De toutes générations.
On trouve sur son nouveau site qui héberge son programme de coaching quotidien d’apprentissage du japonais pour happy few qui ont eu la chance de réserver les rares places disponibles, une recommandation qui me semble la plus intelligente que j’ai jamais rencontrée pour ce qui est de l’apprentissage d’une langue étrangère : la stratégie de la petite sœur pour énerver son grand frère.
Le but ultime de l’apprentissage d’une langue est de pouvoir s’exprimer à l’oral avec la même fluidité que les locaux. Une des méthodes pour atteindre cet objectif est le shadowing : la répétition à l’identique d’enregistrements de locuteurs dialoguant dans leur langue maternelle.
L’étudiant appliqué, souvent adulte, qui s’attelle à cet exercice le fait… en adulte appliqué. Et au bout d’un moment, il fatigue et s’ennuie, persévère sans progresser aussi efficacement qu’il le pourrait.
Tout le monde a pourtant, enfant, joué au perroquet; à énerver les adultes en les singeant jusqu’à ce que ces derniers haussent la voix fatigués et outrés par l’impolitesse de se voir proposer en miroir leurs tics et postures.
Les petites sœurs sont championnes dans cet exercice. Inépuisables, elles gagnent toujours avec un plaisir manifeste.
Voilà le secret précieux de la méthode : retrouver ce plaisir ludique de singer à l’identique. Tous les jours pendant plusieurs minutes, devenir la petite soeur qui a le sentiment de parodier alors qu’elle ne fait que dupliquer.
Depuis que je m’autorise à cela, je jubile en ayant le sentiment d’avancer incroyablement plus vite.
Bien sûr la question se pose de savoir qui dupliquer. La langue japonaise contemporaine offre singulièrement peu de modèles identificatoires élégants et virils, dignes de mimique pour un homme adulte. La télévision japonaise et ses comiques stupides réduisent le lexique japonais à trois adjectifs (Sugee ! Umai ! Kawaiii !), une exclamation (Ehhhhh) et deux champs sémantiques (la météo, les spécialités culinaires régionales).
Les gaijins interviewés par la télévision japonaise, aussi parfaits bilingues soient-ils, font le plus souvent pitié à dupliquer cet abrutissement hypomaniaque qui incarne l’opposition absolue au monde japonais du thé, du nô, du haïku, qui élève les âmes et les cœurs et qui justifie qu’on passe plusieurs années de sa vie à apprendre cette langue aux milliers de kanji.
Donc la stratégie de la petite soeur qui énerve son grand frère, oui ! Mais en choisissant avec soin ses modèles.
Les films (y compris étrangers et doublés en japonais) proposent un réservoir inépuisable de bons grands frères à énerver.
