30 septembre 2011

C’est le facteur

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:29

Drouloulou

J’ai 33 ans.
J’en parais dix de moins.

Je suis facteur.
A mobylette.
Sur la mobylette rouge de la poste.
Qui paraît plus vieille que moi.

Je crois que je suis amoureux.
Alors je suis triste.

S a onze de plus que moi.
Deux enfants.
Un mari.

S habite la dernière maison de ma tournée.
Sous un immense cerisier.
J’ai changé ma tournée pour que ce soit
la dernière maison de ma tournée.

J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose
de bizarre chez moi.
Un truc qui poserait problème
avec les femmes :
j’aime quand il pleut

J’aime quand il pleut
parce que les cirés rouges de la poste
font étuve.

Quand il pleut,
je relève la visière du casque
ça me fait froid sur les pommettes.
Mon corps a chaud
comme tous les jours
parce qu’un facteur de la poste
ça trottine ou ça fait honte.

Alors j’ai chaud
et l’étuve de mon ciré
produit avec intensité
mon délice :
mon odeur.

J’aime mon odeur.
Attention, je ne pue pas.
Ce n’est pas de la mauvaise sueur.
Ce n’est pas fort :
je sens bon.

Ca ressemble à du bois qu’on rabote
avec un soupçon de lait chaud
une pincée d’encens de temple
les oreilles d’un jeune chiot
et quelque chose qui ne sent rien
mais fait viril, comme un empereur à trente cinq ans.

Au début de la matinée, quand il pleut,
la musique est toute légère.
Et puis progressivement,
ça miroite
ça prend du volume
s’enrichit
s’épanouit.
Boléro de Ravel.

Quand je rentre les jours de pluie
je suis presque ivre.
Ivre de l’odeur de mon corps.
J’ai toujours pensé que je serai le seul.

S a emménagé dans la maison
il y a moins d’un an.
Je ne réagis plus aux femmes
qui m’ouvrent la porte
en sous-vêtements.
Ca m’a pris du temps.
Mais je ne réagis plus.
Ou alors, je pense au chef de poste.

La première fois que S m’ouvre la porte
pour le recommandé
Il pleut.
Elle est parfaitement habillée.

Elle va chercher son sceau jetable
sans me regarder
en me laissant dans le vestibule.

Il fait chaud.
Je secoue mon ciré
qui colle à ma peau.

Elle revient.
S’arrête.
Regarde très rapidement
la pièce
comme si elle inspectait le sol et le plafond.
S’approche pour appliquer son sceau
sur le reçu.
Et là elle me regarde.

Pas dans les yeux.
Mais de la tête aux pieds
Comme un agent de sécurité

C’est comme cela que ça a commencé.

Love at first smell


29 septembre 2011

Hors-bord

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:29

calligraphie à la perle de jasmin infusée humide

Je suis biologiste.
Dans une station de recherche
d’une ile du Sud.

Nous étudions les comportements
des dauphins
et des baleines
qui vivent autour de l’archipel.

Mon père était mécanicien de bateau.
Je ne sais pas s’il est vivant.
Il est parti (Maman l’a fait partir ?)
quand j’avais treize ans.
Alcool et pachinko.

Papa m’a appris la poésie.
Et les sorties en mer.
Je feuillette de temps en temps
notre cahier de renga.
Sur les couchers de soleil.
Maman m’a appris à le haïr.
Et à l’oublier.
Je ne sais pas s’il est vivant.

Je fais mon post-doc
sur la communication des grands dauphins.
Qui vivent hors-troupeau.

Je suis en mer cet après-midi.
Seule sur le hors-bord 1 de l’unité.
Grand beau-temps.
Grand chapeau.
Ecran total.

On a donné des noms
aux individus identifiés.
L’archipel n’est pas si grand.

B s’approche du bateau.
Je l’aime bien.
Les guides à touristes du village
l’aiment bien.
Il se laisse approcher tous les jours.
C’est lui qui vient.

Ca peut changer une vie
de nager à côté d’un grand dauphin.

B a été abandonné petit.
Ou perdu.
On ne connait pas son histoire.
L’année dernière il a tenté une alliance.
Un mois.

Je lance la caméra.
Immerge le micro.

Il se place à l’arrière.
Je lui parle.
Il me regarde.
Dans les yeux.

Et tout doucement d’abord
il souffle
un bruit qu’il n’a jamais produit.
Un bruit de hors-bord.

Je reconnais le moteur du bateau.
Il se tourne.
Plonge.
Revient.
Refait le bruit du moteur.
Plus excité.

Il s’arrête.
Siffle.
Plonge.
Et imite le moteur plus aigu
du deuxième bateau de l’unité.

S’arrête.
Siffle.
Plonge.
Puis imite le petit bateau de S
le gentil guide du village.

B plonge encore.
Me laisse seule.
Plusieurs minutes.

Revient.

Près du moteur.

Il me regarde dans les yeux.
Imite doucement
mon bateau.

J’entends Papa qui me dit

« Moi, c’est dans les mots

que je me sens en langue étrangère »


28 septembre 2011

+-

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 7:55

Après les verres d'eau, les vélos

J’ai toujours dans la poche
un sac pliable
opaque.

Je ne sais pas ce que ferait mon frère
s’il savait.
Mon frère, il est policier.
Il prend sa retraite dans cinq ans.
On vit ensemble.

Ca a commencé après l’opération.
Je revenais de la visite de la greffe.

A côté de mon vieux vélo, sur le parking de l’hôpital,
il y avait ce vélo électrique beige.
Pas neuf.
Un peu sale.
J’ai volé la batterie.

Depuis je n’arrête pas.
Ca fait deux ans.
J’en ai 354.

Pas très loin de la maison
dans le garage d’une maison vide
je les stocke.
je les empile.
Par marques.
Par modèles.

Je les regarde.
En caressant ma cicatrice.

Mon chirurgien, il est toujours content de moi
quand je viens pour les contrôles.
Il me dit que c’est parce que je fais beaucoup de vélo.
Que je prends l’air.
Que je m’occupe.

J’ai envie de lui dire pour les batteries.
Ca pourrait servir à d’autres greffés.
J’hésite.
Parce qu’il le dirait à mon frère.

Souvent je fais un cauchemar :

mon frère me vole mon coeur


27 septembre 2011

Playlist

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 15:32

Faire son mélange pour le pas-trop-doux, pour le pas-trop-dur

Je travaille dans une agence gouvernementale.
Je parle quatre langues.
Curieusement, pour chacune d’entre elle
ma voix s’échappe radicalement différente.

Ma voix sonne agressive et suraigüe quand je parle japonais.
Toutes les collègues me détestent.

Ma voix sonne grave, suave, quand je parle français.
Toutes les collègues m’envient.

Ma voix sonne dure et militaire quand je parle coréen.
Toutes les collègues en ont honte.

Ma voix sonne molle et vulgaire quand je parle hollywood.
Toutes les collègues ont la même.

Je suis la plus âgée.
Je suis une sex addict.

Seuls ceux qui ne savent pas ce qu’est une addiction me jugeront.
Ceux qui ont une fois lutté contre l’irrépressible – comprennent.

J’ai évidemment honte.
Mais l’addiction – c’est sa définition – est toujours plus forte que la honte.

J’ai huit amants fixes.
Fixes veut dire qu’ils resteront à Kyôto au moins six mois
et qu’ils auront passé plus d’une nuit chez moi.

Le samedi soir, je chasse.
Dans les spots à gaijins
Je trouve en moins d’une heure.

J’ai besoin de jouir fort tous les jours.
Cela me coûte cher.
En regards des voisines
- qui ne comprendront jamais que leur ménage est une addiction sans commune comparaison avec mon plaisir.
En temps de lavage de draps et de serviettes.
En condoms.
En fierté.

Mais cette musique remplit ma vie.

J’aime la musique. J’aime les musiques.
Un amant, même inventif, joue toujours la même musique.
Un Chopin, c’est du Chopin.
Un Monk, c’est du Monk
Un Shankar, c’est du Shankar
Un Presley, c’est du Presley
Triste ou joyeux, vif ou fatigué, ils jouent la même musique, leur musique.

Et qui voudrait vraiment entendre, toutes ses nuits,
toutes ses nuits de toutes saisons
la même musique

J’aime mes amants.
J’aime leur musique.
J’aime leurs musiques.

Je ne leur dis pas.

Je ne peux dire à chacun « je t’aime »
quand ils me font jouir et me font jouir encore.
Ce serait dangereux.

Pourtant
les mots sont là
à fleur de lèvres
je me retiens
je leur dis parfois avec les yeux

Certains comprennent.
Certains répondent.
Avec leurs yeux.

Il y a en a un à qui je dis « je t’aime »
C’est plus fort que moi

et quand les mots m’échappent

ils se perdent dans l’écho souriant de son silence


26 septembre 2011

D’un Z qui veut dire

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:41

L'homme sans tête qui porte son coeur trop gros

Mon monde est étroit.
Ca me fait sourire.

Pas si étroit que cela :
un bébé à la naissance
ça a beau être petit
ça occupe de l’espace.

Je suis gynéco.
Je parle beaucoup dans mon métier.
Mais la base
c’est l’inspection du monde
par sa fente étroite.

Je fais cela toute la journée.
Tous les jours.
Toute l’année.

A part cela, comme trente pour cent des couples,
nous vivons sexless :
Ma femme et moi n’avons plus d’intimité
depuis quinze ans.

Je n’ai ni le temps
ni le goût du risque pour une maîtresse.
Ici, tout se sait.

La tendresse me manque en m’étranglant.

Je suis le spécialiste des kystes ovariens de la ville.
J’opère deux fois par semaine.
Je suis calligraphe
du ventre des femmes.
Mes traces ne sont pas bien longues.
Un centimètre ici.
Deux centimètres là.
Parfois trois là.

Je m’applique.
J’aime voir mes kanji disparaître,
blanchir
comme de l’encre invisible
en dix-huit mois.

Parfois,
je vois de beaux ventres blancs
sous des seins magnifiques
qui ont porté deux beaux enfants.
Deux grands enfants nés par césarienne :
la calligraphie des collègues au gros pinceau
ne partira pas.

Zengo : la vie contre la mort.

Ce matin dans ma belle maison calme
je regarde le ciel blanc
au dessus des montagnes de l’est

Le ciel ce matin appelle une calligraphie au scalpel

Qui le délivrerait de ma joie


 
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