Les vingt-trois morceaux
Je me retourne une dernière fois
avant de quitter la grotte
Sur la pierre où attendait la Parque
j’aperçois le rouleau
qu’elle tenait sur ses genoux.
L’a-t-elle laissé pour me tenter ? Pour me tester ?
Comme dernier message ?
Est-ce simplement sa place,
l’endroit, le seul, où ce rouleau peut et doit – être – ?
Je m’approche.
Sans peur d’être maudit.
Je ne serais pas ici si je n’étais depuis toujours curieux; et inquiet
déroule le cordon plat, tressé d’un motif coruscant.
Deux textes sont peints.
Le premier à l’endroit.
Le second au dos.
Des sceaux innombrables
témoignent de la mémoire du rouleau.
Il est précieux. Il a été aimé.
Par des humains.
L’endroit porte une version de l’histoire connue de tous les enfants :
celle des vingt-trois morceaux du roi des temps.
杲
Le prince des temps a une soeur
qui depuis toujours le jalouse.
Enfant, la princesse est plus vive, beaucoup plus vive, que son frère.
Sa mémoire et la vitesse de sa pensée sont époustouflantes.
Et jamais remarquées.
Elle n’a droit qu’à l’ombre. D’être une fille.
Elle se résigne à l’ombre. L’ombre grandit en elle :
elle communique avec les morts.
Dans tous les palais, les défaiseurs de l’ombre ne manquent pas.
Ils recrutent aisément
parmi les âmes blessées d’être bonnes; et ignorées.
Les commissures des lèvres de la princesse deviennent sèches, grises.
Le prince des temps déploie lui sa destinée promise.
Son père l’envoie dans les provinces des îles du Sud.
En guerre depuis vingt-quatre ans.
Il s’y rend sans armée.
Accompagné d’une suite réduite. Et de douze musiciens.
Ses mots touchent.
La musique qu’il a choisie touche.
Il a trente ans.
Il obtient la paix.
Et le soir de la signature,
dans la nitescence d’un éclair,
il rencontre sa future femme.
Belle, sauvage, précieuse
fille d’une reine magicienne
parlant aux kami de l’océan des vagues altières
aux doigts parfaits dans les lignes tendues du koto
à la voix d’azur dans la lumière de son chant.
Elle l’attendait. Sachant qu’il allait venir.
Elle le choisit. Avant qu’il ne prononce un mot.
Ils s’aiment.
La soeur du prince a préparé une fête d’accueil
pour le retour des jeunes mariés.
Elle a fait sculpter un masque de corps :
une sculpture de dieu du bonheur évidée
qui s’ouvre et se ferme comme un cercueil.
Le coffron, annonce-t-elle, sera offert à la personne qui s’y ajustera parfaitement
La sculpture en bois d’Agar est ouvragée de joyaux
reçus par la princesse
pour son nubilé.
Les convives, par ordre de rang, trépignent, un alcool fort à la main,
pour tenter le privilège et l’honneur.
Le prince des temps s’immisce
embrasse sa soeur
essaye le coffron
qui n’est ni trop grand
ni trop petit
ni trop large
ni trop étroit
Comme un petit garçon fier, il crie :
ce coffron est le mien ! Le dieu du bonheur est à moi !
Regardez comme il s’adapte à mon corps !
Tous les convives chantent la gloire du prince
et rythment de leurs mains des bans sans mesure
qui réjouissent le peuple qui les guette
dans la nuit algide, sombre.
Le coffron est apporté dans la villa du prince.
Il est saoul.
Il ouvre la sculpture.
Y plonge.
Le coffron se referme.
Par la fente des yeux, il voit le visage penché de sa soeur.
Ses cheveux sont couverts d’une soie noire.
Oui, mon frère, ce coffre t’appartient
il sera ton destin
le lieu où tu cesseras enfin de m’empêcher de vivre.
Il ne se souviendra plus de la suite.
La princesse fait porter le coffron
dans la forge secrète du palais.
Deux cent cinquante trois sabres sont fondus
et forment une coque grise, hermétique,
autour du dieu du bonheur.
Une barque plate, de celles qui transportent
les ordures, sort du palais.
Elle coulera parmi les algues profondes de la baie des naufrages.
Le coffron d’acier est happé par les rubans marins
qui le serrent, l’étranglent, le pansent
comme une gaze appliquée sur la tête d’un général
mort au combat.
Aucune lame ne peut trancher cette digestion vivante.
La jeune épouse du prince
met deux ans, dix mois, treize jours
avant de localiser son mari.
Tout le pays connaît son visage
Les bêtes sauvages la laissent passer
la nuit
par respect pour ses larmes qui diffractent la lune
pour ses pupilles qui répondent aux étoiles
Elle appelle sa mère qui n’a jamais quitté les eaux du sud.
Les algues n’entendent rien.
Toutes deux plongent
nues
un couteau d’orque dans la main gauche
et les deux plus grosses perles connues, sous la langue.
Elles nagent au cimetière englouti
y offrent leur sang,
les perles démesurées.
Les vagues, complices, acceptent l’hommage
roulent et déroulent le coffron
le poussent au rivage.
La femme du prince des temps
que tous appellent désormais l’aimée
cache le coffron dans un bâtiment interdit
du sanctuaire solaire
le temps de réunir les ingrédients magiques
requis pour rappeler à la vie son mari.
Les ombres de la soeur
dont les yeux sont sont devenus – entièrement – noirs
la renseignent.
Elle se rend auprès du gisant.
Et comme un animal blessé, attaqué, fou de douleur,
elle dépèce le corps du prince
en vingt-trois morceaux
qu’elle disperse elle-même
dans les vingt-trois temples du sombre,
les martyriums qu’elle dirige secrètement,
ceux qu’aucune des cartes des espions de son père
n’a jamais recensés
J’ai désormais détruit mon frère, le prince des temps,
et jamais son esprit n’atteindra l’autre monde
pour m’y masquer quand j’y entrerai en reine.
La lumière peut – enfin – venir à ma peau.
Elle se retire.
Frissonnante.
Les épaules mortes.
Les vibrillations de sa voix triomphante lui ont appris qu’elle s’est toujours mentie.
Elle est vive. Elle sait.
Que jamais le blanc ne reviendra à ses yeux…
L’aimée sort de sa cachette.
Sa mère avait vu juste.
Elle part en quête des morceaux de son mari.
Les bêtes sauvages lui prêtent leur flair
la nuit
par respect pour ses larmes qui diffractent la lune
pour ses pupilles qui répondent aux étoiles
Grâce à eux, elle recouvre tous les morceaux.
Sauf un.
L’histoire ne dit pas lequel.
Sur un bateau, parce qu’elle est de mer,
au lever du soleil, parce qu’elle est de mer,
l’aimée rappelle à la vie le prince des temps.
Ils auront plus tard deux filles.
Et quand vient le soir de la mort du roi des temps
les kami lui confient dans l’autre monde,
la charge de l’accueil.
Et du bonheur des hommes.
杲
Je sors mon hanko de ma manche
le mouille de mon regard
et dépose une trace invisible
tout près du dernier idéogramme
