Le tengu des deux vallées
J’allais remettre le rouleau à sa place
quand je me souviens
que son envers porte l’histoire
du tengu des deux vallées
Depuis mon enfance,
je n’arrive pas à décider
si j’aime
ou n’aime pas cette histoire.
La morale est trop simple.
Ou peut-être, je ne la comprends pas.
Je l’ambigue.
杲
Au temps des grand-vieux
dans une île de l’Est
les gens en sont arrivés à ne plus croire.
C’est vrai de toutes les époques.
Mais en ce temps là, sur l’île, personne ne croit vraiment plus.
Sauf au tengu.
Chacun, en sujet de l’empire qui se respecte,
accomplit pourtant tout ce qu’il faut.
Les fêtes sont célébrées à la virgule.
Le rituel déroulé au pli.
Exactement comme pour le carnaval…
Les grand-mères ne sont plus que quatre
toutes les semaines
à la cérémonie du temple.
Et elles ne viennent que pour le potin d’après prière.
Ce qui agace le prêtre.
Qui pourtant n’y croit plus lui-même depuis si longtemps,
qu’il vit ses jours, haineux,
crispé dans sa lâcheté.
Est-ce un effet d’un accident de l’histoire ?
Personne ne croit plus
depuis que la petite ville au centre de l’île se prend au sérieux.
Et elle se prend au sérieux
depuis que de très loin, des voyageurs érudits
viennent se recueillir sur la tombe
du plus grand tragédien de l’empire
l’auteur des mille pièces immortelles.
Exilé ici. Mort ici. Mort d’exil.
La troupe locale est devenue le centre de toutes les attentions.
Elle est classée, par les connaisseurs impartiaux,
comme la troisième du pays,
après celle de l’Empereur
après celle du Premier Général,
Chacun dans la troupe a pourtant un autre métier.
Le vieux taiko est charbonnier.
Sur scène, il est le tambourin, et l’un des deux comiques.
Les tragédiens le méprisent,
parce qu’il fait rire – scatologiquement – ,
et parce qu’il est pauvre.
Bien plus qu’eux.
Il gêne parfois la troupe
d’avoir depuis toujours choisi de ne pas prendre d’assistant.
Mais comme on le traite en secondaire
les gênes sont résolues comme des questions de troisième ordre.
Les gens de l’île l’aiment pourtant beaucoup, le vieux taiko.
Ils respectent sa bonne humeur
son humilité.
Il les fait se détendre entre deux larmes, entre deux transes.
Et son charbon ne fume pas.
Les îliens respectent aussi son courage.
D’habiter dans la forêt des deux vallées.
Sur l’île on ne croit plus aux kami ni aux bouddhas.
On donne la pièce au bonze par pitié plus que par piété.
Mais on a peur du tengu.
Le tengu des deux vallées.
Il est dit qu’il n’y a plus que lui désormais.
Qu’il a toujours été là.
A hanter les routes.
Du coucher au lever :
les tengu, ça n’aime pas le soleil.
Celui des deux vallées est connu pour être farceur.
Il se transforme pour jouer des tours,
et rire de façon terrifiante
de la terreur de ses victimes.
Alors les clients du vieux taiko prennent soin
de lui rappeler de respecter la nuit.
Les mamans mettent un ou deux onigiri fourrés à la prune
dans sa manche et le poussent gentiment vers les pentes du volcan
quand elles remarquent qu’il commence à faire sombre
dans l’arrière cuisine où elles le reçoivent.
Un soir d’été, le vieux taiko,
qui aime sa forêt et n’y a jamais peur,
reste trop longtemps
à répéter une pièce difficile, celle du démon à la cloche,
avec la troupe,
pour le passage de niveau du jeune maître danseur.
Sur son chemin
pas complètement au milieu
mais immanquable
une grosse bouilloire de fonte noire
sans la moindre trace de rouille.
Rhala ! Qui a pu abandonner une bouilloire ici ?
Elle doit être trouée comme un cul pour qu’on la jette ainsi.
Il s’approche et admire en sifflant la beauté
de la forme en cou de grue de l’objet.
Il sourit en esthète au double couvercle :
l’un pour le thé, en demi-lune,
l’autre pour réchauffer les bouteilles à sake, en petit soleil.
Quelle bouilloire magnifique ! C’est un chadogu de prince !
J’ai – lalalala – un derrière bordé d’omen, danaaaa… fit-il en se tapant sur le ventre
comme sur un taiko.
Même si elle est percée, j’en trouverai toujours un usage
dans ma maison de cloclo.
Il tend ses reins et son bras droit pour soulever la bouilloire :
sans succès.
Surpris, il regarde à l’intérieur.
Ses dents se mettent à claquer comme un bec de corbeau rogue :
la bouilloire est remplie de pièces d’or.
Pendant un long moment il fixe
les pupilles décachetées
les pièces ovales d’or qui brillent
chaudes
comme si elles sortaient de leur moule impérial.
Gloire, gloire aux oni poilus !
Non mais – lalala – quel trèfle festoné de soba, quel ronfleur bordé de ramen j’ai cette nuit, danaaa…
Allons allons, vieux cloclo, ne pleure pas, pense à tout ce que tu peux faire !
dit-il à voix haute en déposant son support à charbon – en bois – sur le sol,
en y fixant la bouilloire à l’aide des cordes qu’il prend plaisir à tresser
l’été, dans sa clairière,
et en attachant à sa taille le traineau improvisé
pour le tirer derrière lui jusqu’à sa petite maison.
Avec mon trésor, je vais pouvoir m’acheter un pavillon près de la plage
dans une forêt de pin.
Où j’aurai chaud l’hiver.
Un nouveau tambourin. Même deux.
Un kuromonzuki neuf. En soie. Pour remplacer mon tout rapiécé.
Je ferai un jardin de mousse avec une hutte pour le thé
d’où je verrai la lune dans les vagues.
Et sous l’ume du tsuboniwa
j’enterrerai le reste de mes pièces d’or.
Non : je ferai enterrer les pièces d’or par ma jeune femme
qui aura une poitrine douce et philantrope.
Les détails de la scène défilent saturés en couleurs dans sa tête
pendant qu’il tire le lourd traineau.
Essoufflé par la pente,
le taiko s’offre une pause en se massant le ventre
et ouvre le couvercle demi-lune de la bouilloire
en frémissant d’excitation.
Mah ! Plus une seule pièce d’or !
Mais, parfaitement empilés : de petits lingonnets d’argent.
Ralah ! C’est vraiment curieux, j’aurai pu jurer
qu’il y avait de l’or dans la bouilloire tout à l’heure.
J’ai du rêver !
Baaah, ce n’est pas grave, j’ai vraiment le grognon qui déborde de pâtes, danaaa….
Les pièces d’or auraient été difficile à conserver. L’argent c’est plus facile à négocier.
Et ma compagne à la poitrine philantrope sera une excellente négociatrice.
Gloire, ô gloire aux oni poilus !
Et il reprend son chemin en tirant derrière lui la bouilloire
et en poussant devant lui, un sourire aussi large que son ventre.
Un quart d’heure plus loin, le vieux taiko s’arrête.
Pour essuyer son front et rajuster la corde du traîneau improvisé.
Avec bonhomie il ouvre le couvercle en demi-lune de la bouilloire :
remplie de morceaux de plomb.
Ralah ! J’aurai parié la dernière peau de mon taiko qu’il y avait des lingonnets d’argent dans cette paloche !
Maaaah, c’est parfait ainsi ! Merci aux oni poilus !
Le plomb, c’est vraiment facile à vendre !
Et je n’aurai plus à me soucier la nuit de voleurs en quête de mon or ou de mon argent.
Je vais pouvoir continuer à ronfler comme un matou enrhumé – avec dans mes bras une veuve dont la poitrine aura pu être un jour philantrope.
J’ai – lalala – la lucarne d’un marchand de nouillettes, danaaa…
dit-il en tapant un rythme complexe sur son ventre.
Et il se remet en route en tirant derrière lui son pesant.
Le vieux taiko entrevoit sa petite maison lorsqu’il s’arrête pour sa dernière pause.
En se balançant d’un pied sur l’autre, comme un petit garçon dont la vessie serait pleine,
il ouvre le couvercle demi-lune de la bouilloire en fonte noire,
qui ne porte pas la moindre trace de rouille
et qui reflète désormais le mica des étoiles.
Une pierre, une simple pierre, a remplacé les morceaux de plomb.
Ralah ! Quelle chance !
J’ai – lalala – le péteux d’un spaghetteux, danaaa….
Cette pierre est exactement de la taille, de la texture, de la couleur et de la forme qu’il faut
pour mon tout jeune bonsai de pin !
Gloire aux oni poilus !
Fait le vieux taiko en se tapant une fois – plaum – sur le ventre.
La bouilloire peut désormais être soulevée. Il la prend dans sa main gauche
entre en sifflotant chez lui, allume un feu, et s’apprête à placer la pierre dans la composition du jeune bonsai auquel il travaille depuis trois hiver quand la pierre émet un sifflement ascendant sur trois notes et un gros bruit de langue vibrotante comme ceux que font les bébés qui s’amusent à découvrir le potentiel sonore de leur bouche.
Un bras rouge émerge de la pierre. Un deuxième.
Une jambe nue. Ecarlate.
Une autre.
Un pagne.
POUahahahaha ! fait la créature au nez interminable qui
apparait dans la pièce,
et qui se met à
tirer la langue, rouler des yeux,
rire comme un âne en manque d’ânesse
pointer de l’index gauche le vieux taiko en claquant des doigts de la main droite
Ralah ! Quelle chance ! J’ai vraiment le monocle ourlé de vermicelles, danaaa…
fait le vieux taiko en se tapant deux fois – pam, paum – sur le ventre
le tengu des deux vallées me fait l’honneur de visiter ma maison de cloclo !
Euhh, fait le tengu en se curant le nez : ne craignez-vous point, Taiko san, le tengu des deux vallées ?
Ralah non ! Tengu sama est tout mignon avec ses rougeurs; vous avez des allergies ? vous vous êtes pris un coup de soleil, danaaa ?
Vous avez le temps d’une pause pour un thé ? Je n’ai pas grand chose à dîner ce soir, mais je le partage volontiers avec vous, lalala… dit le vieux taiko en sortant de sa manche deux onigiri fourrés à la prune.
Le tengu et le taiko s’affroient près du feu.
Ils se passent pensivement la main sur le ventre en grignotant leur onigiri.
Près de la petite théière, une assiette de nama yatsu hachi au matcha apparaît.
Ils commencent à se raconter des histoires.
Le tengu, ses meilleures farces.
Le taiko, ses scénettes préférées de Taro Kaja.
Ils rigolent.
En se tapant sur le ventre.
Lala naahh, je n’ai jamais passé de meilleure soirée de ma vie dit le vieux taiko en raccompagnant le tengu des deux vallées à la porte de sa clairière.
Depuis cette nuit là, le tengu rend régulièrement visite à son nouvel et seul ami. Il prend soin que ce dernier ne manque de rien. Ni de thé décent. Ni de soba. Ni de poires. Ni de nama yatsu hachi. Ni de bon bois pour son charbon.
Sagement, le vieux taiko n’a parlé à personne de son nouvel et seul ami.
Et quand un îlien maudit devant lui le tengu des deux vallées, il susurre juste : Lala nehh, il n’est pas si mauvais, nehhh… Il doit juste bien aimer les farces, de temps en temps.
Danaa ?
