24 août 2009

Awarisme ou Barbarie

Filed under: esthétique,Psychohistoire,sociologie — Stéphane Barbery @ 16:30

Kyôto la magnifique est d’un triste !
A t’anémier,
sweet saignée,
si tu n’en sors
régulièrement.

- et tu reviens sans délai.

Une tristesse singulière, douce, light.
Nervous breakdown qui ne serait pas le résultat d’une offre saturée
sur le marché des bonbons roses,
antidépresseurs dernière génération et diagnostics athéoriques.

Tristesse réduite en calorie, artistique :
spleen dont les
chats de Baudelaire
se délecteraient
d’un coup de langue
lent
sur leurs
babines
ouvertes
au doux

La culture offre une batterie nosologique ready-made à cette pastellisation diluée de l’existence :
ce vague vague à l’âme serait effet du
Mono-no-aware pervasif,
non pas perfusion
mais brume
et brouillard
de civilisation karmique
vibromassée
par une impermanence
étalonnée sur les logarithmes richteriens.

On serait triste ici car
les saisons seraient trop fortes
les tremblements trop fréquents
le bois trop pourrissants
les pétales roses et les feuilles d’incendie trop
papillonnants

La tristesse sourdrait du la – bémol, mineur -
donné, chanté, aumé
par la fuite acceptée
des choses,
par la rouille révérée
par la patine sanctifiée
qui flasheraient
- voudrions-nous l’omettre -
notre pitoyable,
gaussien,
isolement granuleux
de mortel
voué à la cendre.

l’Awarisme,
esthétisation
de notre
être de peu

*

Alors tu te laisses
aller
à ce rien de tristesse
tout content
de faire partie de
ces gourmets
du vrai

Puis, parfois,
vient le temps
où cette sédation
neuroleptique
ne t’apparaît plus
belle ni saine
- ni laide ni douteuse -
mais mauvais dosage.
De cuisine sociétale.

Cette dépression ouatée,
métronomique,
de retraité ritualisant leur temps
pour ne pas sangloter
continûment
de trouille
d’ennui
d’effroi,
et si elle n’était
performance philosophique
mais effet secondaire,
toxique,
d’un trop
de civilisation
?

Une cour trop précieuse
trop policée
un ma algorithmiquement
anticipable
une étiquette si parfaite que
la lettre est l’esprit
ne créent-ils pas
chez les singes nus que nous
sommes toujours
des envies de
déchirement,
de morsure,
de violence hurlée
pour enfin tressaillir
au rasoir brutal
de la sensation retrouvée ?
Cracher sur la volupté
pour lacérer l’orgasme ?

*

Kyôto,
ce gassho permanent
au Kyôsaku.

*

Et, le regard vide,
le cuisinier
de fixer ses bocaux précieux
en se demandant
comment incorporer
des poivres barbares
à son
sashimi
de
seiche


21 juin 2009

L’homme non-révolté

Filed under: langage,Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 10:54


和 : Harmonie
Le Japon, peuple de l’Harmonie.
和, c’est bien sûr le respect. La politesse. Un confucianisme médiéval où chacun connaît sa place.
Un ordre non géométrique où les axes ne codent pas linéairement la hiérarchie.
Où la curiosité s’arrête à localiser la place de l’autre.
Où les places ne bougent pas, si ce n’est à l’ancienneté. Parce que le temps est neutre. Qu’il n’y a rien, aucune contestation, aucune injustice dans la neutralité du déroulement indifférent, donc acceptable, du temps.
Une ancienneté transgénérationnelle, que l’on transmet en héritage.

Connaître sa place, ne pas offenser, cela produit la trouille permanente, le pas-de-vague qui au quotidien conduit à saturer tout échange de phatique.
Toute parole prononcée, courtoise, bienveillante, est attendue, requise. La parole est enveloppée, à la japonaise, dans le papier bulle, le furoshiki, des formules toutes faites.
Pas, presque pas de parole.
Du phatique, presque que du phatique.

Comme si le japonais contemporain ne servait pas à parler. Mais à maintenir un fond doux, la berceuse qui accueille la douceur du quotidien. Qui maintient la chape du temps.
Un temps continu qui noie la singularité individuelle dans la discrétion.

J’aimerais lire sur l’origine historique d’une modalité non lexicale de ce phatique : l’expression enfantine d’un étonnement enfantin. Un euuuuuueeeeeehh qui monte comme un avion au décollage.

Cela ressemble à l’étonnement des starlettes américaines, des miss des années 50 remixées, déformées par la télévision japonaise des années 90 orchestrant la bêtise de ses idolu de 15 ans.

Mais un étonnement gentil. Sincère. Faux car attendu, requis – non étonné – mais attentionné. Pratiqué par tous. Y compris par le vieux PDG dur qui n’a ni les manières ni l’intelligence d’une starlette.

Pratiqué par tous. Tout le temps. A chaque échange d’information triviale vous aurez droit à un euuueeeeehh de politesse pour maintenir la douceur harmonieuse du fond, pour honorer votre don et votre maîtrise d’un savoir – trivial. Pour montrer combien on est ignorant, étonné par la beauté du monde, heureux d’apprendre.

L’harmonie. A quel prix ?
Car ce phatique adulte de l’étonnement enfantin, s’il contribue au doux, à la gentillesse du quotidien : quelle prison carcérale des solitudes !

Le paradoxe, dans le Japon très limité que je connais – et sans doute tout ce qui précède est-il surtout pour l’essentiel un effet de mon niveau de japonais – , c’est que ce que je perçois comme carcan de l’incommunication ne semble pas produire de souffrance et qu’au contraire les échanges sont ici plus civils, les gens moins insatisfaits.

Car l’harmonie ne produit pas l’incommunication mais le non-débat.
La sensation que je traque souligne en fait davantage la modalité communicationnelle française.
Celle où l’on parle pour boxer, argumenter, épancher sa chronique, articuler ses carnets intimes.
La parole française : entre confession et controverse.
Une parole aveugle au corps de l’autre, à la sensation de l’autre. A l’environnement, simple, partagé.
Alors que la communication japonaise sature, magnifie, épanouit l’échange non-verbal. Hug tendre à distance qui partage une sensation bonne, une gourmandise, une fleur, une brise, un paysage, dans l’ici et le maintenant. Ensemble. Harmonieux.

*

Le français est un gueulard jamais content.
C’est sa condition humaine d’être révolté.

Dans un monde parfait, il serait révolté par l’absence d’injustice.

Parce que le destin d’un français n’est pas seulement de mettre fin au trauma psychohistorique de la décapitation de son roi en montant sur le trône afin de rétablir l’ordre cosmologique, il doit – par sa seule capacité à énoncer clairement le Juste – offrir sa poitrine au tir des balles de toutes les iniquités pour mourir en sauveur universel.

Le français parle le monde en militant.
Il ne peut pas être à l’aise dans le 和 qui lui semble être un lit de Procuste.
L’harmonie ne laisse pas la place à la révolte. Et un homme non-révolté, pour le français psychohistorique, c’est un lâche, un soumis, un retardé de l’histoire, moins qu’un animal : un insecte.
Dans tous les rapports des occidentaux au Japon actuel, il y a, parfois explicitement formulé, ce jugement implicite d’une épouvantable violence.

Ce jugement est odieux car il est malveillant. Quand bien même il louerait le courage silencieux, quand bien même il estimerait la force de sacrifice des non-révoltés, il n’est pas porteur de souhait d’émancipation. Un non-révolté, on ne veut pas qu’il se libère, on veut le soumettre à son hubris.

C’est surtout un jugement bête qui ne perçoit pas que la supposée aliénation du non-révolté est d’égale intensité à l’aliénation du révolté junkie de la révolte.

Dans un monde absurde, insupportablement injuste, sans solution crédible et concrète pour mettre fin aux injustices innommables, vaut-il mieux vivre tendu, malheureux et braillard ou fatigué, seul avec ses mots bien à l’intérieur de soi, mais dans un monde plus harmonieux, plus doux ?

Harmoniser la révolte et révolter l’harmonie ?

*

Rien de plus français, de moins japonais, que ce texte.
ご免なさい


23 septembre 2008

Cercle copernicien et carré quantique

Filed under: esthétique,langage,Psychohistoire,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:16

Je ne connais rien aux romans japonais.
A part les Belles Endormies que j’avais lu adolescent, après en avoir entendu parler par Gainsbourg à la télé dans les années 80.

L’érotomanie d’un vieux monsieur pour des nymphettes, quand on a seize ans, ça laisse dubitatif.

Les cinq ou six livres que j’ai achevé ensuite depuis – aucun d’entre eux n’ayant enthousiasmé mon cœur – sont là pour confirmer mon statut d’ignorant.

Alors quand il y a deux jours à Tôkyô, l’une des journalistes venue interviewer Muriel pour la sortie nippone du Hérisson a évoqué entre deux phrases le fait que l’histoire de la littérature japonaise était celle de la question de l’identité, cela m’a fait tiquer.

*

Je googlai un peu pour tomber sur le Watakushi shōsetsu (ou shishōsetsu, 私小説) à partir d’une référence trouvée par hasard dans le livre de Philippe Forest sur Araki Nobuyoshi.

*

Incise.
La façon dont l’Occident valorise les provocations gimmicks de l’avant-garde japonaise est fondamentalement malveillante.
Esthétiser, même génialement, des angoisses porno-kleiniennes, cela n’a jamais fait de l’Art.
Le critère de l’art n’est évidemment pas le cantonnement dans le registre du chaste et du gentillet.
L’Art est grand quand il se coltine au sexe et à la mort.
Mais toute tentative faux-self de convaincre autrui que ses éructations de processus primaires – qui ne sont que des échos, des répliques, de traumas qui ne passent pas – sont de la sublimation, n’est qu’une imposture violente, un bluff aliéné qui, ado, ne jubile que de choquer le bourgeois adulte; l’appel au maternage fait d’une enveloppe percée.

Un symptôme génial n’est que le témoignage d’une souffrance vive qui pourrit un talent. C’est horrible et triste. A ce type d’effronterie crispée de surdoués, la seule réponse bienveillante devrait être : le hug. En aucun cas l’exposition qui fige et récompense le symptôme, la douleur.

A ceux qui pourraient, en miroir, être attirés par ces éclats, je témoigne qu’un trauma peut cicatriser. Et qu’un trauma cicatrisé, cela permet, serein, de pouvoir enfin créer.

*

La part majoritaire de ce qui se marchande aujourd’hui sous la dénomination « art contemporain » n’est en fait que le révélateur de la majoritaire inefficacité psy de notre époque.
Rendez les psys bons traumathérapeutes, vous rendrez l’art plus intense et plus fort. Vous permettrez à des créateurs potentiels en souffrance de devenir d’authentiques artistes.

*

Je ne poursuivrai pas plus loin sur le fait que le niveau de trauma est évidemment la résultante de mécanismes sociologiques dont la régulation relève de la… Politique…

Ni que la Politique est une variable mythologique qui sert d’enveloppe à l’ethnologie, l’evopsy et l’histoire de longue durée.

*

Les watakushi shōsetsu, les I-novel, sont-ils des autofictions qui révèlent le défaut de psys du Japon ? Ont-ils seulement quelque chose à voir avec la phrase sybilline de la journaliste assignant la littérature japonaise à la quête de l’identité ?
Je n’en sais rien et je n’ai pas les compétences pour explorer ces questions.

Mais j’ai tiqué car l’idée d’une littérature à la quête du je-I-私 me semble pouvoir être comprise comme une directe conséquence du modèle B1. Et notamment de son premier critère : l’anaxialisme.

*

Pour un occidental, l’idée d’une quête d’identité est étonnante. Car l’identité est une évidence cartésienne. Je suis qui je suis qui existe et qui suis. Au centre de moi-même. Avec des racines m’ancrant au sol et fondant l’indubitabilité du monde. Un monde qui s’organise panoptiquement autour de moi. Et, « je » suis parfaitement capable, par projection, de me décentrer en repérant que tous les autres organisent le monde autour d’eux.
L’Etre occidental est cercle, centre en expansion.
Copernicien en 2D; leibnizien, monadologique, en 3D; relatif en 4D. Mais centré.
La joie conatique spinoziste, c’est l’agrandissement du diamètre de notre cercle.
Et même si le cercle-sphère-champ est un oignon où la subjectivité, freudienne, circule de couche en couche, l’occidental n’a pas de doute sur l’existence d’un ombilic-ego, point G ontologique.

*

Pour un occidental, l’angoisse vient quand il a perdu contact avec ce cœur, quand il ne sait pas d’où il vient et qu’il ignore quelles lignées de désirs et de possibles il se doit de pousser plus loin.
L’angoisse vient quand on ne sait pas centrer notre centre, quand le référentiel orthonormé glisse, quand l’univers de montre se transforme en magma.
L’angoisse vient quand quand la mécanique céleste, le mouvement de rotation et d’expansion des cercles, est suspendu.
L’angoisse vient de ne plus être centre.

*

L’illusion de liberté occidentale consiste à croire, pour satisfaire les velléités expansionnistes de son centre, que son périmètre n’a pas de limite.
C’est ce manque de cadre (critère 田 du modèle B1) qui retire aux occidentaux toute tenue.

*

Changeons de civilisation. C’est-à-dire de système d’écriture.

*

« L’inconscient est structuré comme un langage« .
Mouais. Fastoche au fond. Et centré. Sur l’axe des roues d’un bandit manchot linguistique.

L’expérience des kanjis nous conduit plutôt à une idée qui apparaît beaucoup plus « méta » que simplement métapsychologique :
« L’être humain est structuré par son système d’écriture« .
Pas simplement l’inconscient et son mécanisme formel. Mais la totalité de son rapport au monde, la totalité de sa constitution du monde.

*

Les critères B1 tirés des kanjis sont de l’ordre des catégories transcendantales kantiennes Des catégories qui ne seraient pas simplement gnoséologiques (ni psychologiques) mais également anthropologiques, sociologiques, existentielles et bien entendu esthétiques.

*

La combinaison de l’anaxialisme, de l’encadrement et de l’espacement produit le carré « quantique » de la figure ci-dessus.
L’anaxialisme implique l’absence de centre et un nuage de placements fugaces. Dans un cadre fixe au bord épais.

*

L’angoisse asiatique est alors produite par :
- un placement au centre, sous les projecteurs
- la disparition du cadre
- l’insuffisance d’espacement (de type fusion-collage méditerranéen).

*

L’occidentalisation forcée de l’Asie, et notamment Meiji, a produit des tentatives de transformer le carré quantique en cercle copernicien, des figures qui sont pourtant des êtres-au-monde inconciliables – comme tel.

Je comprends donc ce qui serait la quête de « l’identité » de la littérature japonaise comme la tentative tragique, impossible, frustrante, déprimante, de résoudre cette impossible quadrature du cercle.

*

Le devoir de notre époque est-il de produire une autre figure ?
Faudra-t-il pour cela créer un nouveau système d’écriture – une création qui serait l’acte philosophique ultime ?


3 juillet 2008

Descendre du singe, montée du ver

Filed under: Dieux,Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 19:08

[Attention : texte long, prévoir au moins vingt minutes]

Jeudi dernier, lors du ciné-club avec les amis à la maison, nous avons revu Shara de Naomi Kawase.

C’est la troisième fois que je vois le film.

La première, quelques mois avant notre découverte du Japon, j’avais eu la gorge étreinte par les émotions simples créées par la peinture d’un quotidien exotique évoquant une Ozu de notre temps.

La seconde fois, quelques semaines après notre premier voyage, j’avais eu la gorge étreinte par la nostalgie. L’univers peint y restait fascinament désirable car toujours exotique, d’un exotisme dont nous avions encore le goût sur les lèvres.

Cette semaine, moins d’émotions mais la gorge étreinte par la sensation de me sentir chez moi dans le film. Disparition de l’exotisme au profit du familier.

*

Quand j’écris « disparition de l’exotisme », je tempère immédiatement. Disons : un familier plein de mystères.

J’explorerai ici trois de ces mystères du quotidien : le titre du film, les amulettes singes en tissu, la fête de Bon.
Précisons que, pour nos amis japonais, ces points n’étaient pas non plus tout à fait clairs. Voire carrément obscurs.

*

Nous attendions les retardataires.
L’écran en boucle sur la page racine du DVD. En grignotant nos senbei.
Tiens oui, pourquoi ont-ils titré le film « Shara » (« Sharasoujyu » à l’international) alors que les kanjis, 沙羅双樹, se liraient plutôt Sarasôjyu ?

Certes, 沙 peut se lire visiblement « sa » ou « sha » mais pour les amis japonais présents, sha sonnait plutôt étrange.
Deux hypothèses : une prononciation typique de Nara, la ville du film et de la réalisatrice. Ou une douceur indienne parfumée à la « Sha-limar » choisie par les producteurs pour attirer le spectateur occidental.

*

Pour un japonais, 沙羅双樹 fait doublement tilt.

Les amis ont d’abord vaguement mentionné un arbre en relation avec la naissance (« non, c’est la mort ») de Bouddha.

Pour ajouter immédiatement : « tous les japonais connaissent ces kanjis car ils figurent dans l’introduction du Heike Monogatari que l’on étudie à l’école ». On pouvait entendre dans leur voix des intonations vivantes et explicites (« pff, qu’est-ce qu’on s’est emmerdé sur ce texte ennuyeux ») identiques à celles qu’émettraient des français évoquant le mot hyménée chez Racine.

*

De quoi est-il donc question ?

Il s’agit bien d’un arbre. Le sal (Shorea robusta). Et spécifiquement de deux sals « jumeaux ».

Dans la légende du Bouddha historique, Siddhārtha Gautama, c’est debout, en se soutenant à un sal faisant pleuvoir, hors saisons, ses fleurs sur elle, que sa mère lui aurait donné naissance (après une conception en rêve, le sein transpercé par un éléphant – Kankiten ! – blanc à six défenses).

Mais les sals jumeaux font référence plus explicitement à la mort de Bouddha, à quatre-vingts ans, après avoir prononcé comme derniers mots : « toutes les énergies constructrices sont impermanentes ; travaillez efficacement sans relâche ; soyez d’intention bien concentrée ; surveillez la pensée ! ».

*

Au rigolo jeu des traductions mythologiques, on peut trouver ici et là sur le net d’autres versions de ses dernières paroles :
« Everything is subject to change. Remember to practise the teachings earnestly. »
« Compounds are subject to dissolution. Prosper you through diligence and work out your salvation. »
« All component things in the world are changeable. They are not lasting. Work hard to gain your own salvation. »

Autrement dit : vivre = lutter éthiquement contre la seconde loi de la thermodynamique.
Ou encore : vivre faiseur dans un monde qui se défait.

*

Aujourd’hui, à l’ère des perfs et du charbon activé, je trouve que ça la fout mal de savoir que Bouddha est mort d’une bête intoxication alimentaire.

Après avoir tenté un temps de poursuivre son chemin malgré les symptômes de l’intoxication, Gautama, épuisé, se serait allongé là, entre deux sals qui firent pleuvoir sur lui, comme lors de sa naissance, des fleurs hors saison.

C’est donc sous des Sarasôjyu (沙羅双樹, Sharasôjyu : « Shara ») que Bouddha aurait atteint le Nirvana.

*

Si l’on s’en souvient aussi bien de cette anecdote au Japon, c’est uniquement parce qu’elle est rappelée par Heike Monogatari (平家物語), Dit du Heike, qui expose la lutte des clans Taira (que l’on peut prononcer également Heike) et Minamoto à la fin du 12ème siècle, un recueil de textes collectifs de bardes anonymes s’accompagnant au biwa.

*

Coïncidence sémantique ? Le biwa est un luth dont la forme ressemble au fruit de l’arbre du même nom, le néflier du Japon. Il y a un biwa dans le jardin du voisin. Et ce sont ses fruits jaunes dont tous les animaux du coin sont venus se goinfrer pendant trois semaines. A commencer par la tribu de singes.

*

L’introduction du Dit contient ce passage célèbre :

祇園精舎の鐘の聲、
諸行無常の響あり。
娑羅雙樹の花の色、
盛者必衰のことわりをあらはす。
おごれる人も久しからず、
唯春の夜の夢のごとし。
たけき者も遂にほろびぬ、
偏に風の前の塵に同じ。

Dont on trouve une traduction par Eishiro Ito sur cette chouette page :

The bell sound from Jetavanavihara*
Echoes the vanity of all things.
The color of the flowers on the twin Sal trees
Reveals the truth that prosperity must decline.
He who is extravagant cannot abide for long,
As if it were a dream on a night in spring.
He who is fierce is finally doomed,
As if it were a dust before the wind.

*Jetavana-vihara (Jap. « Gion-shoja ») is the monastery, erected by the old man Sudatta for Gautama Buddha, where he preached The Dharma (Skt. vihara; place of recreation).

*

Ci-dessous ma proposition de traduction de ce texte très jobien.

Son de la cloche de Jetavanavihara :
« vanité, vanité des vanités… »
Et la couleur des fleurs des Shorea jumeaux
rappelle que toute gloire s’efface,
que toute fierté ne dure,
Et, comme le rêve d’une nuit de printemps,
le puissant est condamné,
tel une poussière dans le vent.

*

Le Dit du Heike et son héros, Yoshitsune, sur lequel je reviendrai, a servi de matrice majeure à d’innombrables créations littéraires, scéniques, picturales ultérieures. Il est dit que ce personnage est l’archétype du héros tragique constituant une structure vertébrale de la culture japonaise, une structure étrange, totalement anti-américaine et qui explique sans doute en partie la position actuelle, post-WWII, du pays dans le concert des nations : celle de la noblesse de l’échec.

*

Voilà. Quand des Japonais vont voir 沙羅双樹, voilà la ribambelle d’associations implicites qui sont immédiatement convoquées par le titre du film.
Ce n’est pas la même chose que le « châle à » que le « shall a (turn the light on) », que le « chat là », que le « Sheila parfumée au Shalimar », que le « rien indouïsant » qui sert de chapeau incompréhensible au public français.

*

Deuxième mystère du film sur lequel je questionnai sans grand succès les amis : les amulettes en tissu suspendues aux portes des maisons et confectionnées dans l’une des scènes du film.

Pour un français qui a vu coudre sa grand-mère, ces amulettes ne semblent pas japonaises mais chinoises. Elles évoquent ces petits jongleurs multicolores en soie tenant entre leurs membres une grosse boule rouge dans laquelle on pique ses aiguilles.

Pour ceux qui ne voudraient pas perdre deux heures à trouver le bon mot clé pour accéder à une photo de la boule à aiguilles, le sésame est : chinese pin cushion…

*

Perso, je n’aime vraiment pas ces formes laides, trop géométriques pour être authentiquement japonaises.

Trop géométriques, trop flashy (antipodes absolus du wabi-sabi), trop organiques. Comme des viscères ou certains replis de faisselles fermières.

*

Comme il fallait s’y attendre, un japonais a en revanche créé une authentique forme nippone en designant le kamon 2D symbolisant ces amulettes.

*

Les formes « à la Folon » des jongleurs épinglés et de ces petites poupées japonaises sont trop proches pour qu’elles n’aient pas un lien de parenté. Lequel ? Mystère.

Parce qu’ici, ces amulettes sont la représentation de singes. De singes ? De singes !

Comme à Nara dans le film, on en trouve à Kyôto. Mais très très peu. Je n’en ai vu que dans un petit pâté de maisons autour du petit temple Yasaka Koshindo de Gion. Et dans les magasins pour touristes où elles sont censées faire typish.

Des singes ? Comme ceux de l’arbre à biwa ? Oui. Accrochez-vous parce que ça se complique.

*

Au moins quatre fils religieux se croisent dans ces kukurizarus, くくり猿, singes pendants : panthéon hindou saupoudré de tantrisme tibétain, shinto antique, taoïsme, bouddhisme. Tous ces fils réutilisent de façon opportuniste la superstition-pensée-magique populaire de leur temps. Les strates historiques et culturelles en jeu sont par conséquent terriblement hétérogènes.

*

Les kukurizaru sont aujourd’hui des amulettes associées à Shômen Kongô (青面金剛), un gardien bleu à l’air féroce, conscience morale terrifiante, capable de rétorsion, soutenant les efforts pour devenir bon.

*

La généalogie de cette figure est passionnante. C’est au départ un seigneur Râkshasa, c’est à dire un démon perturbateur et malfaisant de la mythologie tantrique hindoue.

*

Pour un occidental, il est toujours troublant d’être en Asie témoin du culte d’une représentation dont les attributs irrités, courroucés, ont une connotation démoniaque. Les effets de l’inquisition et des guerres de religion se font encore sentir pour nous et l’idée de pouvoir être soupçonné de « satanisme » (avec le risque concomitant du bûcher) provoque une peur d’une intensité telle que voir d’autres cultures célébrer des figures non « saintes », non mariales, non « images d’Epinal d’un divin blanc, doux et pastel », suscite une franche inquiétude, un brin de répulsion.

*

Au Japon, les divinités courroucées (Fudo Myô est encore très présent) ont ceci de plus étrange encore que l’expression de la colère ne fait pas partie du quotidien. S’y laisser aller, ne pas contrôler ses émotions, est une voie laissée aux seuls barbares. On trouve peut-être là une clé d’explication de la présence nombreuse de ces dieux irrités : par identification projective, ils épanchent, canalisent, transmutent l’emportement.

*

A l’origine, Shômen Kongô est un démon liée à la maladie. Et au tout début, il la provoque. Par le biais d’une inversion étrange, ce démon se retrouve à protéger des affections, à les guérir. Comme si, à un moment donné, par repentance, par prise de conscience, par connaissance du domaine, parce qu’il aurait été conquis, soumis, il pouvait et se devait de réparer ses fautes passées en intervenant comme protecteur compatissant.

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Il faudrait creuser plus avant pour trouver l’origine de cette inversion. Notons simplement que le passage de l’Inde vers la Chine se fait par le Tibet et que dans le bouddhisme tantrique tibétain, il serait fréquent de vénérer comme bienfaiteurs des démons terrifiants ailleurs . Vous rappelez-vous le réveil du capitaine Haddock dans le monastère de Tintin au Tibet ?
Hypothèse à l’arrache : un effet de la vie dure, les dieux des plus hautes montagnes du monde étant à la fois effrayants, puissants et symboles (« home sweet home ») du « chez soi » où l’on vit ?

*

Détail intéressant pour rendre compte de la couleur de la peau de Shômen Kongô : elle serait bleue parce qu’il aiderait à guérir en prenant dans son corps les maladies de ceux qui le prient.
Je n’avais jamais pensé au bleu comme couleur de la maladie et de la mort.

*

Dans le temple Yasaka Koshindo de Kyôto, les kukurizaru suspendus portent aujourd’hui souvent des inscriptions au marqueur.

L’explication donnée en est la suivante : pour voir un vœu se réaliser, on procède à un troc avec les dieux, en sacrifiant l’un de ses désirs. Mais la nature du désir est la rébellion permanente. Il faut donc l’attacher, comme un singe, pieds et poings. En demandant à Shômen Kongô de veiller à ce lien.
Placer sa bonne résolution sous le haut patronage d’un gardien aussi effrayant que Shômen Kongô, c’est se donner les moyens psychologiques de la tenir.

*

Exemple light hors contexte dans un monde organisant le maintien de la famine : je fais le vœu de maigrir. Je sacrifie mon désir de mochi, de senbei, de daifuku en l’inscrivant sur un petit singe en tissu que je confectionne et que j’accroche au temple en priant Shômen Kongô de veiller à son bon maintien. Et hop, à chaque fois que je passe devant mes friandises préférées, je pense à mon singe dans le temple et au visage couleur schtroumpf, effrayant de Shômen Kongô : et hop, j’arrive à tenir. Si je retourne régulièrement au temple pour soutenir mon vœu, j’économise ma participation à une réunion Weight Watchers dont l’animatrice est une Shômen Kongô de notre temps.

*

Comme cette opération de troc est sans doute un brin complexe, aujourd’hui, les poupées de tissu rouge sont utilisées comme simples plaques votives, Negai-zaru (願い猿), « singe à voeu », où l’on inscrit directement ce que l’on souhaite.

Ces singes suspendus, comme dans le film, on les accroche également à l’entrée des maisons. Auparavant, il en fallait un par membre de la famille. Aujourd’hui, on en met génériquement cinq, du plus petit au plus grand, et on les nomme Migawari-zaru (身代わり猿), singes de substitution. Ils sont censés « attraper le mauvais sort » à la place de leur tenant-lieu.

Ces deux dernières pratiques (singes votifs, singes de substitution) sont des dégradations-simplifications naïves de pratiques plus anciennes qui se sont constituées par agglomération de strates hétérogènes successives.

Commençons par tenter de comprendre le lien entre Shômen Kongô et les singes.

Rebouclez votre ceinture.

*

Shômen Kongô, en passant, à pied, par la Chine, s’est retrouvé amalgamé à une pratique populaire reposant sur une représentation astro-médicale taoiste reprise par la suite par le bouddhisme : le Koshin-do.

Koshin, 庚申, est le nom donné à des jours et des années spécifiques dans un calendrier chinois. Les jours Koshin ont lieu six fois par an, tous les soixante jours. L’année Koshin est la 57ème d’un cycle zodiacal de 60 ans. Si vous souhaitez vous mettre à Koshin, les prochaines dates ainsi qu’un programme les calculant automatiquement se trouvent sur cette page.

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Dans cette représentation médico-cosmologico-religieuse dont le plus vieux document remonte au quatrième siècle de notre ère, le corps humain contient trois vers, sanshi (三蟲 ou 三尸), celui du bas, du milieu et du haut. Dans la nuit qui précède les jours Koshin, ces vers montent vers le ciel et rapportent au tribunal du destin régi par le souverain céleste (天帝) les péchés de leur porteur. Suivant la gravité desdits péchés, la cour décide de soustraire des jours de vie à l’être humain qui les a commis, de le rendre malade, voire de le tuer.

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Pour éviter cette montée de vers et le risque de voir son heure dernière avancée, les adeptes du Koshin-do veillent toute la nuit précédant les jours Koshin – une pratique nommée Koshin-machi (庚申會). On prie collectivement face à des rouleaux représentant Shômen Kongô dont la tâche est d’empêcher cette montée des vers qui n’a lieu que pendant le sommeil.
Il n’est pas dit si cette nuit blanche est suivie d’une soupe à l’oignon. Mais il se pourrait qu’au moins au début, les machi aient été de véritables parties.

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Le Koshindo stupéfie l’occidental pour plusieurs raisons.

La première raison, effet du monothéisme, vient de ce qu’il est difficile pour nous d’imaginer que les dieux ne soient pas omniscients. Le rapport au péché et à la culpabilité est différent quand on a le sentiment que tout est instantanément, totalement, su par le Très Haut au regard de lynx, d’Hubble, de Superman.

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Le dieu occidental est un gros voyeur qui logue tout.
Bonjour la taille du data center !

[Idée à la Wachowski : et si notre univers n'était que le data center d'un autre univers...].

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Le deuxième motif de stupéfaction, effet du monothéisme, vient de l’idée qu’on peut blouser les dieux en trichant. Nous avons une amie qui, plus jeune, ne louait que des appartements possédant un vieux compteur électrique car elle savait, en y glissant astucieusement un ticket de métro, arrêter le défilement de ces machines (qui laissaient malgré tout passer le courant). Le Koshin-do, c’est une sorte de hacking théologique : l’utilisation d’une faille, d’une erreur de conception du système. Cela ne suscite pas une grande admiration pour ces dieux qui pourraient aujourd’hui passer pour pour des développeurs Microsoft.

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Le troisième point qui intrigue est paradoxalement la proximité chrétienne avec l’idée d’une vie de péché permanent. Je ne sais pas pour vous mais personnellement, je n’ai pas le sentiment de pécher tous les jours et de craindre une remontée de vers cafteurs. Il faudrait savoir si les participants à cette pratique aujourd’hui quasiment éteinte ne veillaient que lorsqu’ils se sentaient gravement morveux.

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Le quatrième motif de stupéfaction est l’idée d’un jugement non pas dernier mais actuel : dans la vie présente, susceptible d’être raccourcie. Cela pointe un rapport au temps profondément différent. Vivre sa vie avec le sentiment d’un « c’est maintenant et ça peut être encore plus court », ce n’est pas la même chose que la vivre avec « le bon temps viendra après cette chienne de vie ». Il faudra que j’explore davantage cette obsession chinoise de l’immortalité. Pas franchement compatible avec le bouddhisme par ailleurs.

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Bon mais les singes ? Shômen Kongô ?

Gros mystère. Voici ce que l’on peut imaginer comme conflagrations concaténantes successives.

A la même époque devaient simultanément se trouver en concurrence, comme rituel d’appel à la guérison :
- Le rite Koshin, taoiste, avec ses vers qui rebiquent.
- La célébration de Shômen Kongô, hindo-bouddhiste, avec sa peau bleue.

Les pratiques populaires autour de la guérison et de la défense contre la maladie sont prévoyantes : quand on souffre ou quand souffre quelqu’un qu’on aime, on est prêt à prier tous les dieux. Surtout dans des cultures où posséder un petit autel chez soi où l’on dispose des représentations des divinités patronantes est la norme. Koshin et Shômen Kongô, dont les spécialisations médicales sont proches, ont dû ainsi, par logique de prière commune, se retrouver associés.

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Il est également probable que Shômen Kongô soit, au Japon, apparenté à Sarutahiko Ōkami, un kami shinto terrestre dont la transcription du nom en kanji utilise pour premier idéogramme 猿 : singe.
Sarutahiko a un pif énorme et serait pour certains l’ancêtre de ces gros rougeots gobelins phalliques, les Yamabushi Tengu.

[En incise, c'est le roi des Tengu, Sōjōbō, qui est dit avoir entraîné militairement Yoshitsune. Oui oui, le héros du Dit des Heike]

Sarutahiko, avec son gros pif, faisait donc peur. Pour savoir s’il était bon ou mauvais, les kamis célestes envoyèrent en reconnaissance Ame-no-Uzume.

Vous vous souvenez peut-être de cette déesse qui, alors que la déesse soleil s’était planquée dans sa caverne, s’était mise à poil et avait tapé en transe sur son tonneau-taiko provoquant l’hilarité de tous les dieux – un boucan qui avait fait sortir Amaterasu de sa caverne.

Je l’aime bien, Ame-no-Uzume, cette déesse rigolote et courageuse qui désarme par son humour et ses seins. Parce évidemment, c’est par son rire et avec sa roploplo strategy qu’elle dérida Sarutahiko. Ce dernier consentit à guider la descente de Ninigi, le petit fils d’Amaterasu, du plan céleste au plan terrestre. Une descente importante car elle correspond à la transition, au passage des dieux (amenant avec eux notamment le riz) vers les hommes du Japon et l’avènement de l’empereur – dont la lignée est toujours sur le trône.
De nombreux kamis terrestres n’étaient pas ravis de voir débarquer chez eux des gars d’en haut : l’escorte se justifiait. Ce fut le rôle de Sarutahiko qui, une fois sa tâche terminée, fut accompagné par Ame-no-Uzume à Ise pour y reposer.

Pour la remercier de son intercession, Nigini accorda à Ame-no-Uzume un nouveau nom, composé à partir de celui de Sarutahiko : Sarume-no-kimi. Sarume ? 猿女, la femme singe. Elle devint ainsi la fondatrice du clan des Sarume, constitué de danseuses shinto qui exécutaient des chorégraphies comiques, des danses… singe. Ces danses seraient à l’origine du Kagura dont le fil s’étire jusqu’au Noh et du Sarugaku qui donnera le Kyôgen….

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J’ai découvert le Noh et le Kyôgen dimanche dernier. Adoré. J’y reviendrai. Mais pour ça, faut que je finisse ce foutu article qui s’infinise depuis une semaine.
D’ailleurs à ce stade, deux options : basculer dans un livre ethnologique de plusieurs centaines de pages. Ou se cantonner au post de blog.

[...bruit intense de rouages néocorticaux...]

Comme je vais m’en tenir à la seconde option, je reporte à de prochains articles :
- L’analyse du bouddhisme Tendai fondé par Saicho au Mont Hiei sous le patronage de Sanô, le kami roi de la montagne, dont l’emblème et messager est… Masaru (qui apparaît également comme Sarugami), le kami-singe. Cette secte, qui se constitue sur la base d’un syncrétisme shintoïsme-bouddhisme, est marquée par l’importance du chiffre 3. Elle aurait été également sensible au fait que le kanji pour kami, 神, s’écrit avec deux clés dont la première, ネ, signifie « montrer » et la seconde, 申, le 9ème signe zodiacal chinois… le singe.
- L’analyse de Taishakuten et du très important Bouddha de la médecine : Yakushi Niorai, qui sont eux aussi connectés à Koshin parce que protecteurs contre la maladie.

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Bon, mais alors, ce lien entre Koshin, Shômen Kongô et les singes ?!

Pour faire court ^^ on n’en sait rien.
On peut juste dire qu’il y a quatre ou cinq cents ans, trois singes apparaissent comme attributs secondaires de Shômen Kongô dans le rite Koshin dont j’ai oublié de préciser que le mot s’écrit 庚申 (le premier kanji, 庚, est un terme du zodiaque chinois associé au métal, à la planète Vénus; le deuxième kanji, 申, est… le neuvième signe du zodiaque chinois : le singe).

Ces trois singes sont les célèbres : Mizaru (見ざる, ne pas voir), Iwazaru (言わざる, ne pas dire), et Kikazaru (聞かざる, ne pas entendre). Je n’aurais jamais imaginé que ces trois singes, que j’ai toujours trouvés kitsch, laids et débiles, soient des créations authentiquement japonaises. Japonaises et à ce point récentes.

J’aurais plutôt parié sur une origine indienne de plusieurs millénaires.
Cela aurait justifié à mes yeux pourquoi Gandhi, qui avait fait le choix de ne posséder que quelques objets, ait choisi de garder avec lui une petite statuette de ces singes que lui avaient offerts des visiteurs chinois
Mais non. Ces singes sont japonais.
Et le pire, c’est qu’ils soient le plus probablement la résultante d’un très mauvais jeu de mot.

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En japonais, « saru », singe, qui devient le plus souvent « zaru » en deuxième position, est homonyme du suffixe signifiant « ne pas » et du verbe expulser – cette dernière connexion étant parfois utilisée explicitement pour faire des singes des chasseurs de démons.

Les trois vers mouchardeurs à qui le rituel Koshin intime l’ordre de ne rien dire, de ne rien entendre, de ne rien voir des péchés de leur porteur, poussés par toutes les connexions sémantiques simiesques auxquelles ils étaient connectés, se sont donc vraisemblablement transformés en trois singes.

D’où la raison pour laquelle on les attacherait pieds et poings : pour ne pas qu’ils montent les nuits de Koshin.

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Pfiouuuuu….

Leçon : si tu veux comprendre l’origine d’un souvenir attrape-couillon pour touristes, compte une bonne semaine. De recherches pures.

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- Mais t’y crois, toi, à tous ces kamis ?
- Non.
- Alors pourquoi tout ce temps perdu ? Koshin, plus personne ne sait ce que c’est. Les antibios, ça rend athée.
- Athée, bright, bien sûr. Mais les kamis sont puissants car ils sont les téléphones vers ton coeur, les mediums de ton inconscient, les télégraphistes de culture, les télécrypteurs de tes racines, les ketai de ton insu, les sms de ton intuition. Ils sont ta langue secrète, tes protecteurs furtifs, tes thérapeutes mystérieux.
Sur l’autel de ton âme, choisis bien les kamis de ta vie.

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Je n’aurais rien pu comprendre à tout ce qui précède sans le fabuleux site de Mark Schumacher, dont le travail de collecte sur la statuaire japonaise est en tous points remarquable. Il propose à la vente des sculptures en bois que vous pouvez commander en toute confiance.

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J’aurais également voulu évoquer ici la fête de Bon que l’on retrouve dans « Shara » lors de cette scène magnifique où les enfants tournent avec leurs parents un immense chapelet en bois.

Je reporte son analyse à plus tard dans l’été. Après avoir participé à la fête.

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Ainsi, voilà désormais mon Japon. Un quotidien qui a cessé d’être exotique et qui est désormais simplement que nimbé de mystères. De mystères requérant un niveau de maîtrise d’anthropologie religieuse pour en saisir les nuances.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette dernière remarque sur les mystères vaut pour toute culture. Y compris la sienne.
Un exemple parmi bien d’autres chez nous : le Père Noël…

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Le Japon est mon Père Noël permanent. Qui se ferait remplacer par Ame-no-Uzume.
J’aime bien, la roploplo strategy.


25 juin 2008

Péristase du Par-être

Filed under: esthétique,Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 13:41

Les utilisateurs des générateurs et outils de mon site me font parfois plaisir.

J’ai reçu ainsi, alors qu’il ne figurait pas sur ma liste, le Kimono décousu de Jean Pinquié, mort l’année dernière.

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Ce n’est pas un bon livre. Et l’on se dit que c’est dommage car le talent est là. Mais pas l’ambition. Le texte glisse superficiellement sur ce qu’un touriste remarque lors d’un séjour de dix jours au Japon.

Décrire ce qui fait lever le sourcil est facile. L’explorer, l’insérer dans un réseau de sens suppose de s’identifier, sans illusion, à l’étranger. Un bungy jump qui requiert l’amour, la confiance, l’aplomb.

L’anthropologue n’est pas un critique.
Un critique se hait de ne pas vivre.

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Le talent de Jean Pinquié se manifeste dans plusieurs pépites magnifiques. Dont la plus belle à mes yeux :

« Les Japonais n’ont pas la passion du costume, mais le goût de l’adéquation entre l’être le paraître. Chez nous la tragédie aussi bien que le vaudeville, naissent de leur dissension » (pp. 111-112)

Cette phrase est une grotte Chauvet. Un donjon.

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La spécialisation fonctionnelle du cosplay suscite en premier lieu un sentiment entomologique.
Conformer son corps, socioformer sa parure à sa fonction groupale.
La société comme fourmilière.
C’est là un des aspects les plus horribles du Japon.
Une mecha-nique automatisée, robotisée. De shells sans ghosts.
La fascination pour le vide – 無, Ozu ! – pour la boîte, l’emballage (kimono !), la perfection méticuleuse du paraître.
Un être machine, rouage, puzzle, où l’énergie, karmique, est extérieure, holiste. Où l’item n’est autorisé qu’à remplir sa fonction.
Où une coquille coquille, a shell typo, est biffée, corrigée. Proprement, méticuleusement. Pour que la souillure de l’imperfection ne vienne gripper la loco – et la passion d’ici pour le train – Ozu ! – devient tout de suite moins souriante.

Le Japon ? Une machine roulant au matcha.

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Où sont les ghosts ? Où sont les âmes, les sujets, les ego, les je, les moi moi ?
Décentralisés. Kamisisés. Alcoolisés. Kawaïsés. Extrêmisés. Terrorisés. Ou suicidés.

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Le ghost s’échappe dans l’art.
Le sujet transgresse son interdit en poussant au-delà de la perfection requise les limites formelles.
Le sujet japonais s’existe dans l’au-delà du beau.
La beauté japonaise effraie car son intensité signe le sacrifice.
Le Christ a pu prendre ici car le japonais naît crucifié.

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De nombreuses sculptures de Daruma (pas le bonhomme de neige des temples mais le barbu des puces) font penser à Socrate.
Socrate meurt en japonais. Ce qui nous arrache des larmes n’apparaît ici que le service minimum.
La loi du groupe, y compris dans ses erreurs manifestes, c’est la vie humaine.
Jouer sa réplique, dans son cosplay impeccable, c’est vivre.

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All the world’s a stage,
And all the men and women merely players

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Abîme récursif :
Et si notre rôle d’occidental n’était que de croire être les auteurs de nos lignes ?
Et si nous haïssions la machine Japon car elle nous donne à voir la forclusion de la nôtre ?


 
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