
Ume revit
trois fois
Senshin Sensei
avant
qu’ils n’évoquent
le
trauma.
Il lui
expliqua
que comme au
yoga
il voulait
connaître
ses souplesses
ses rigidités
ses limites
ses douleurs
ses ressources
et vraiment
être sûr
que ne se
cachaient
pas
derrière
le gros
trauma
d’autres
plus anciens
réactivés
actifs
「
Ume San
c’est un peu
frustrant
je le sais
mais avec
ce que tu
as vécu
nous allons
prendre
le temps
qu’il faut
pour sécuriser
la thérapie.
La seule
façon de
cicatriser un
trauma
est de
plonger
dedans.
Personne ne
veut plonger
dans ses
traumas.
C’est normal.
C’est sain.
Tout le monde
a peur
d’être débordé
par les émotions.
Les émotions
les sensations
d’un trauma
par nature
c’est difficile
à contenir.
Ca se déclenche
par court-circuit
quand on se
connecte à la
scène.
Souvent par un
détail
et on ne comprend
pas ce qui nous
arrive
dans le quotidien
et on s’en veut
mais on ne
peut pas
le contrôler.
Avant,
les thérapeutes
ne savaient
pas trop comment
faire pour
réguler
ce qui vient
d’un contact
avec un trauma.
Alors on en parlait
à demi-mot
ou intellectuellement
et ça ne sert à rien.
Ca aide peu
une personne
violée
que de juste dire
à quelqu’un
« j’ai été violée ».
Mais ça
tu le sais
déjà.
Le pire qui
arrivait
c’est quand
une personne
entrait
en séance
en contact
avec ses traumas
et que ça
débordait
et que le
psy ne savait pas
faire
parce qu’on ne lui avait
appris à parler
qu’avec des idées
et que cela lui
avait suffit dans sa propre thérapie
et alors
la personne souffrante
était
sur-traumatisée
par ce qui
aurait dû
la soigner.
Moi aussi,
quand je ne savais
pas,
j’ai fait ça
et je m’en
veux.
Encore.
Ca se passe
souvent
comme ça
aujourd’hui
et c’est triste :
les traumas
restent,
ça ne change
rien
alors qu’on peut faire
autrement.
Avant que tu
n’entres
en contact
avec ce qui s’est
passé
je veux que tu
te sentes
en totale
sécurité.
Je vois bien
que tu as
confiance en
moi mais je
veux que
tu éprouves
ta
propre
capacité
à
réguler
des flux
trop
forts
s’il en
venait.
Alors aujourd’hui
nous allons
prendre le temps
le temps qu’il
faut
pour installer
ton
sanctuaire.
」
Ume
avait déjà
fait du
yoga
il n’eut pas
besoin de lui
expliquer
les techniques
élémentaires
de pranayama.
Ils respirèrent
ensemble
plusieurs minutes
Et elle sentit
le nœud
incroyablement
serré
de son
plexus solaire.
Et surtout,
Ume avait
depuis longtemps,
en soliste,
utilisé
sans le
savoir
la technique du
sanctuaire,
du
lieu sûr.
Seule
face à plusieurs
dizaines, centaines
milliers
d’êtres humains
qui viennent
t’entendre
improviser
il faut
accrocher une
partie de
soi
à un lieu
qui ne
bougera pas
un fil
cordon ombilical
d’Ariane
de cocon
dans du
granit
「
Pour installer
ton sanctuaire
nous allons
tester
le truc futé
de la technique
que j’utilise.
C’est du bricolage
tu sais.
On a pris
des idées ici et là
mais c’est futé
très futé
ce bricolage.
Comme je ne
suis pas dans
ton corps
dans ta tête
parfois je ne
saurai pas
à quel degré
tu ressentiras
les choses.
Mais j’ai besoin que tu
me dises.
Pour ne pas perdre de
temps là où
ça va.
Pour faire attention
quand c’est
fort.
On va utiliser des
échelles.
De 0 à 10 pour les émotions.
Et de 1 à 7 pour les croyances.
1 ce sera quand tu crois que c’est tout à fait faux.
7 quand tu crois que c’est tout à fait vrai.
Au départ
ça paraît bizarre ces chiffres.
On se croirait aux puces de Kitano ou de Toji
en train d’évaluer le prix des choses.
Mais tu verras.
C’est très futé.
Et comme ça,
je saurai vraiment
même si ton
visage n’exprime
rien.
C’est utile au Japon,
ces échelles.
Mais surtout,
j’ai besoin
que l’on teste
ensemble
en installant ton sanctuaire
quelle attention conjointe
sensorielle
nous allons utiliser.
Quand tu vas
plonger
en toi,
je ne veux
pas que tu y
plonges
seulement avec tes mots.
Je veux que tu
plonges
avec tout ton
être
toutes les
sensations de
ton corps
tes mots aussi
mais tes sons
tes yeux
ta peau
ton nez
le chaud, le froid
ton appareil digestif
tous tes organes
tout ce que tu es.
Pendant que tu
plongeras
il vaut mieux
ne pas parler
juste laisser
les connexions
se faire
venir
les laisser
défiler.
S’il ne vient rien
c’est aussi
intéressant
que s’il vient
beaucoup et très
vite.
Quand on
plonge
on a besoin de
respirer.
D’abord
tu sais que
c’est toi qui
contrôles.
Tout le temps.
Si c’est trop
fort,
il suffit que tu
fasses ce
geste
et tout de suite
on s’arrête
et je t’accompagnerai
dans ton
sanctuaire.
C’est toi qui
contrôles.
」
Ume trouvait
qu’il
parlait trop
aujourd’hui
Senshin Sensei.
Elle l’avait lue
sa brochure
où il
expliquait
déjà tout
cela.
Mais en
même temps
elle se sentait
rassurée
qu’ils prennent
ensemble
le temps
de tout
bien faire
de
tout sécuriser.
Elle se sentait
davantage
prête
à se reconnecter
à l’horreur
pour enfin
la mettre
derrière
elle,
tourner
la page.
「
Si c’est toi
qui contrôles
tout le temps,
je te propose de
te guider pour les
durées où tu plonges.
Et je serai ton
fil d’Ariane.
J’ai donc besoin
qu’on reste en
contact.
Avec des mots
ce n’est pas
pratique
ca fait du
bruit
ca empêche
de plonger
vraiment.
Alors on
va utiliser
soit tes yeux
soit tes mains.
Certains préfèrent
les mouvements des yeux
d’autres les tapotements
sur les mains.
Tu me diras.
Ainsi
tu sentiras
toujours
ma présence
et tu pourras
plonger
profond et
vite
car tu sentiras
que je reste
toujours là
à la surface
dans le réel
que je suis
avec toi
quand tu
plonges
」
Ume fit un ~umh
léger, féminin
japonais
pour dire
qu’elle avait
compris.
Ils commencèrent
à installer
le
sanctuaire.
Senshin Sensei
lui fit
décrire
le lieu
où
elle se
sentait
le plus en
sécurité.
Plusieurs lieux
vinrent :
l’entrée du Koto In,
Une plage du
parc Abel Tasman
en Nouvelle Zélande,
une montagne imaginaire
neige et grand beau
Ils testèrent
les trois un
peu
mais il
manquait
quelque chose.
Quand surgit
l’évidence.
Son lieu
sûr n’était
pas
un lieu.
C’était
la musique.
「
Bien, bien
continue avec
ça,
trouve la musique
où tu te
sens
le plus en
sécurité
et comme si tu avais
un bouton de
volume
installe-la
plus fort
mieux,
plus profond,
partout où
elle doit
être
installée,
à l’intensité
juste
absolue
partout
où elle doit
être installée
」
Et il reprit
ses
tapotements
alternés
sur le dos
de ses mains
(Ume préférait fermer les yeux)
L’une de ses
compositions
chantonna un
peu en elle mais
Ume n’était plus
tout à fait
sûre
en ce moment
de sa
musique.
Le jazz
ne vint
pas.
Le jazz était
chaud
bon
mais résigné
à ne pas
être sûr,
à être un peu
cassé.
Pour toujours.
Elle entendit
du
Bach
et son plexus
vibra.
Elle entendit
Gould jouer
la deuxième
partita,
Sokolov
jouer
l’Art de la fugue
puis cela
glissa
et se leva
en elle avec
un éblouissement
d’évidence
comme le soleil
au-dessus
du Daimonji.
Son sanctuaire
ce n’était
pas un
lieu
pas un
morceau.
Son sanctuaire
c’était le
Clavier Bien Tempéré.
Qu’elle
connaissait
par cœur
- ce qui exaspérait
tout le monde.
Elle entendit
chanter
les
préludes,
voler
les fugues
des deux
livres
et son sanctuaire univers
était là
elle en
était la
Princesse
et
rien
rien n’y
personne
ne pouvait
l’atteindre.