10 février 2008

Le destin du bruit de la fraise

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 8:56

Il y a un anti-wabi-sabi absolu dans le Japon contemporain : le haut-parleur.
Kyoto est une ville impressionnament calme. Au point que je n’ai pas le sentiment d’habiter en ville.
Sauf sur un aspect : le barouf monstrueux, insupportable les premières semaines, des haut-parleurs des camions (de poubelle, de livraison quand ils tournent ou reculent, de collecte d’encombrants ou de cartons, de campagne politique). Mon sentiment d’agression sonore, d’intrusion d’une sphère publique irrespectueuse dans ma sphère privée, est en train de changer peu à peu. C’est un bruit qui devient pareil à celui des corbeaux. De fond. J’en deviendrai certainement nostalgique. Mais je ne peux cesser pourtant de le percevoir comme le témoignage d’une formidable violence sociale : un bruit-instrument de société totalitaire à la Brazil.
Je ne dois pas avoir le bon code pour en comprendre les références. Car ce goût pour le bruit fort, on le retrouve dans l’interpellation des vendeurs dans la rue, dans les pachinkos, dans les émissions de télé. Un bruit assourdissant, saoulant, vulgaire. L’anti-wabi-sabi absolu.
J’ai tenté de me documenter sur le « hade de ii » (nice and loud) évoqué par Donald Richie, sans succès.

*

Hier soir, nous devions dîner chez Thomas et Erico. Nous avions acheté un chouette assortiment de gâteaux traditionnels dans un magasin de la galerie couverte de Teramachi où s’arrêtent peu de touristes. Mais la neige qui est tombée à flocons obèses toute la journée d’hier a rendu les routes vraiment dangereuses. Notre taxi dérapait et glissait en nous raccompagnant à la maison. Je décidai donc de suivre mon intuition et de décommander – avec la conscience douloureuse de l’impolitesse de cette décision.
La vendeuse de wagashis nous avait fait la recommandation ferme de consommer ses produits le jour même. Vers 21h, je décidai d’ouvrir la boîte. Et ce fut une révélation. Il y avait parmi les gâteaux un petit mochi en forme de gros nichon fourré à la fraise fraîche. Une vraie fraise intacte. Pas une purée, pas une confiture. Non, une vraie fraise fraîche naturellement sucrée; ce fut comme une révélation. Le meilleur dessert japonais que j’aie jamais mangé. Un mets de kami suprême.
Thomas, Erico : je sais comment me faire pardonner.

*

La fascination des occidentaux pour les toilettes japonaises me fait penser à celle des barbares pour Rome. Notre curiosité rigolarde et envieuse envers les sanitaires sublimement technologiques de chez Toto témoigne de notre malpropreté de cul-terreux. Et hier, j’ai encore poussé un wouah : j’entre dans des toilettes et, prestidigitation : la cuvette se lève seule, devant moi. Devant tant de magie, je décide – les femmes auront un début d’explication à leur légitime indignation – de faire l’effort de lever la lunette – un geste dont j’ai horreur car il m’oblige à toucher l’un des objets les plus suspects qui soit puis à porter ma main, cette même main qui a levé la lunette, sur une partie de mon anatomie que je tends à choyer.
Bon. Je voyais bien que je devais manquer une opération car le lever manuel de la lunette de ce Toto-là forçait un peu.
Je fis l’hypothèse qu’il devait y avoir un capteur quelque part et passai la main ici et là dans un geste de passe de magicien. Niet.
Je forçai le levage. La lunette finit par comprendre et termina sa course seule.
Il fallait ensuite tirer la chasse. Passé maître dans la lecture des kanjis (petit) et 大 (gros), j’inspectai du côté du réservoir. Sans succès.
Je regardai alentour. Pour découvrir la commande déportée près de la porte. Sur celle-ci, évidemment : les boutons de lever et de fermeture de la lunette et du couvercle…

J’avais envie de mettre une toge romaine comme le Aplusbégalix du Combat des Chefs.


9 février 2008

Le wabi-sabisme n’est pas un humanisme. Comme l’univers.

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 10:31

Wabi-Sabi for Artists, Designers, Poets & Philosophers de Leonard Koren (Stone Bridge Press, 1994) est un court livre d’une profondeur stupéfiante réussissant l’exploit d’une synthèse éblouissante. Certaines de ses formules, mise en perspective et réflexions sont définitives. Je ne saurais suffisamment le recommander.
Bémol : sa présentation, tentative de mettre en application formelle sa conceptualisation, est un échec aussi majeur qu’est majeur le contenu du livre…

Voici ce que ce livre, associé au Tractate on Japanese Aesthetics de Donald Richie, m’a permis d’appréhender.

1) Wabi-Sabi est le concept clé de l’esthétique japonaise.

2) Ce sont les maîtres de thé, dans une forte filiation avec l’esprit du zen et dont la pratique fait appel à de nombreux autres arts japonais (Ikebana, Calligraphie, Architecture, Jardin, Poterie, Thé, Pâtisserie, Musique, Poésie, Méditation, Conversation), qui ont mis et continuent de mettre au coeur de leur pratique : wabi-sabi. La référence absolue, le maître de tous les maîtres : Sen no Rikyu (1522-1591).

3) Les japonais n’ont pas conceptualisé la notion pour différentes raisons liées à la nature du signifié, mais également, plus prosaïquement, pour des raisons liées au système pyramidal de l’enseignement des beaux-arts au Japon, similaire au modèle économique de la secte. Pour atteindre le saint des saints, il faut être autorisé par le iemoto d’une école, grand maître traditionnellement dans la filiation familiale directe du fondateur, qui récolte un pourcentage sur chaque versement effectué dans la pyramide. Synthétiser, conceptualiser le cœur, le secret de l’esthétique, c’est faire s’effondrer la nécessité de la pyramide. Et l’organisation de ses revenus.

4) Wabi-sabi est en général qualifié comme la beauté, rustique, des choses :

  • Imparfaites, impermanentes et incomplètes
  • Modestes et humbles
  • Non conventionnelles

5) Si l’on veut être précis sur la généalogie de la notion, il faut noter qu’elle est composée de deux mots au départ distincts et aujourd’hui difficilement dissociables :

  • Wabi : décrit par Suzuki Daisetz comme « appréciation esthétique active de la pauvreté« , renvoie à un sentiment subjectif, une intériorité, une voie philosophique, associée à l’espace, à l’isolement.
  • Sabi : renvoie davantage aux objets matériels, à l’objectivité, à l’extériorité, à l’idéal esthétique, aux effets du temps, au vieillissement, à la solitude désolée – qui peut être sereine ou d’une mélancolie douce – que ces effets du temps provoquent.

6) Wabi-sabi est une beauté profonde, multi-dimensionnelle, élusive que l’on peut tenter de comprendre en l’opposant à la beauté « moderne » occidentale, celle du mid-century modernism à la Lloyd Wright, celle de l’univers de Bienvenue à Gattaca, du Fordisme, du cube blanc de Jean-Pierre Raynaud. D’abord dans leurs similarités :

  • Toutes deux s’appliquent à toutes sortes d’objets, d’espaces et de designs humains
  • Toutes deux sont des réactions virulentes à la sensibilité dominante, institutionnelle de leur époque. Le modernisme contemporain tente de s’extraire radicalement du classicisme et de l’éclectisme du 19ème siècle. Wabi-Sabi de la perfection et de la somptuosité chinoises du 16ème siècle.
  • Les deux fuient toute décoration qui ne ferait pas partie de la structure
  • Les deux sont des idéalisations abstraites, non représentationnelles, de la beauté
  • Les deux ont des surfaces immédiatement caractéristiques : le modernisme est lisse, poli, sans soudure; wabi-sabi est terreux, imparfait, bigarré.

7) C’est l’extraordinaire tableau des différences conçu par Leonard Koren qui permet de délinéer wabi-sabi pour l’occidental :

MODERNISME WABI-SABI
Sphère d’expression privilégiée Publique Privée
Point de vue Logique, rationnel Intuitif
Degré Absolu, binaire Relatif, analogique
Recherche de solutions Universelles, archétypales Personnelles, idiosyncratique
Production De masse, modulaire Unitaire, variable
Progrès Exprime sa foi dans le progrès Il n’y a pas de progrès
Orientation temporelle Futur Présent
Rapport à la nature Croit dans le contrôle de la nature Croit dans l’incontrôlabilité fondamentale de la nature
Romantisme De la technologie De la nature
Adaptation des hommes Aux machines A la nature
Organisation des formes Géométrique : effilé, précis, contours et arêtes définis Organique : doux, contours et arêtes vagues
Métaphore La boîte : rectilinéaire, précise, contenue Le bol : forme libre, ouverte au sommet
Matériaux Artificiels Naturels
Ostensiblement Lisse Brut
Maintenance Nécessite d’être bien maintenu S’accommode de la dégradation et de l’attrition
Expression plus riche Par la pureté Par la corrosion et la contamination
Information sensorielle Sollicite sa réduction Sollicite son expansion
Rapport à l’ambiguïté et la contradiction Intolérance A l’aise
Température Fraîcheur
Chaleur
Luminosité Généralement lumineux et éclairé Généralement sombre et obscur
Fonctionnalité et utilité Valeurs principales Valeurs secondaires
Matérialité La matérialité parfaite est un idéal L’immatérialité parfaite est un idéal
Inscription temporelle Perpétuel Il y a une saison pour chaque chose

8) Wabi-sabi est un système esthétique complet qui, comme les mandalas tibétains ou les cathédrales gothiques, exprime le schème cosmique de sa civilisation.

  • Métaphysique de l’impermanence :
    • Tout vient du Néant et y retourne.
    • Ontologie de l’imperfection et de l’incomplétude.
  • Ethique shintoïste de l’évanescence :
    • La vérité vient de l’observation de la nature
    • La grandeur existe dans les détails discrets, oubliés, mineurs, éphémères, homéopathiques – l’inverse absolu du spectaculaire, des sunlights et du rêve occidental de podium
    • La beauté peut surgir de la laideur (l’équivalent franchouillard pourrait être : la traversée de la réticence primordiale pour accéder à la jouissance du roquefort)
    • Conséquences : éliminer le superflu en se concentrant sur l’intrinsèque, en ignorant les hiérarchies matérielles instituées (noblesse de l’ignoble).
  • Psychologie bouddhiste du karma :
    • Accepter l’inévitable
    • Apprécier l’ordre cosmique
  • Faber rustique de l’obsolescence incorporée :
    • Créer des objets irréguliers. Une irrégularité incompatible avec la production de masse. Wabi-sabi est-il le luxe que peut seule s’autoriser une aristocratie oisive ? Peut-on imaginer que l’humanité toute entière puisse vibrer de l’émotion si forte provoquée par wabi-sabi ? Je le pense car wabi-sabi laisse à chacun la possibilité de personnaliser les objets qui l’entourent et ce sont souvent les plus humbles qui réussissent le mieux cette appropriation des choses.
    • Intimes : petits, compacts, paisibles, émotionnellement chaleureux. Cet aspect vient tempérer l’impression d’un univers où l’être humain n’aurait pas sa place, d’un univers où l’homme serait l’étranger voire, pour citer Matrix (qui met admirablement en scène l’affrontement des deux esthétiques) : un virus indésirable. Dans la cosmologie wabi-sabi, l’homme est juste (remis) à sa place : copernicisée, démocratique dans la cité des étants. Un parmi l’infini au sein d’une totalité spinozo-bouddhique.
    • Des objets sans prétention : pas des pièces de musées, il faut pouvoir les utiliser directement, au quotidien, pour les apprécier (comme un couteau de grand-père).
    • Des objets terreux : la trace de leur manufacteur humain peut être indiscernable.
    • Des objets ombreux (Tanizaki !), rappelant la mousse, l’éponge. Sans aucune couleur vive. Dans le registre dominant des variations infinies de gris, de brin, de noir.
    • Des objets simples : et c’est là la quintessence du wabi-sabi. Mais d’une simplicité qui ne soit pas d’une ostentatoire austérité, qui ne provoque par l’ennui – comme le mid-century modernism. Une simplicité qui aurait atteint l’état de grâce par une intelligence sobre, modeste, du cœur.
    • Suggérant un processus naturel dans des matériaux qui enregistrent le soleil, le vent, la pluie, la chaleur, le froid dans le langage de la décoloration, de la rouille, de la patine, de la déformation, du rétrécissement, de la fissure.

9) Je regarde à ma fenêtre et je ne vois que cela : wabi-sabi. Bien sûr, je suis à Kyoto. Dans un quartier magnifique qui respire la tradition. Pas dans une banlieue industrielle. Mais ce qui m’a fait venir au Japon, c’est le soleil wabi-sabi. Ce qui étreint, ce qui m’anime quand je prends ou traite une photo, c’est wabi-sabi. La question paradoxale pourrait être formulée ainsi : cette esthétique cosmologique de l’impermanence a-t-elle atteint une vérité, un universel intemporel, une… permanence ?

10) Leonard Koren explique que ce qui a motivé l’écriture de son livre est le sentiment que wabi-sabi était un même en cours d’extinction. Je ne sais pas quoi penser de cette affirmation. Elle est à la fois vraie quand on regarde les effets vulgaires et hideux de l’occidentalisation du Japon. Mais si l’on pense au rayonnement de la culture japonaise actuelle, à l’attirance qu’elle provoque – attirance suspecte pour de nombreuses personnes probablement en raison de la difficulté à accéder à la conceptualisation de sa quintessence wabi-sabi – je ne ressens pas de menace d’extinction. Au contraire.

L’important n’est pas de protéger une « espèce » figée, de perpétuer un geste du 16ème siècle idéalisé par les décennies récentes. L’enjeu est de savoir comment notre génération va faire vivre wabi-sabi, comment concevoir, doser le goût du wabi-sabi de notre temps.

Je pense alors au mystère de la beauté du design japonais contemporain (à la Maeda) : d’une simplicité, d’une intimité, d’une impermanence wabi-sabi, mais blanche, industrielle, de masse : moderne. Et elle me plaît aussi cette beauté épurée, 2.0, métisse, qui parle à mon cœur de geek. Un geek qui écrit sur les pixels blancs d’un blog.


8 février 2008

Cérémonie tranquillement vivante au Hongwanji : « on what basis should I live my present life ? »

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 8:50

Je continuais mon exploration des temples de Kyoto.
Le Toji, décevant. Mais où il paraît que la brocante de chaque 21 du mois est plus importante que celle de Kitano.
Et le Hongwanji. En grande restauration – comme un nombre impressionnant d’autres temples.

J’avançai vers un grand bâtiment et décidai d’y entrer sans trop comprendre pourquoi il y avait un peu de monde à l’entrée.

Je mets mes chaussures dans le sac en plastique blanc qui fait frout-frout, je monte et découvre une salle pleine, remplie d’environ deux mille personnes. 98% de femmes : c’est un mardi à 14h. Moyenne d’âge, la cinquantaine. Des femmes du peuple. Pas les beautés sophistiquées et riches qu’on trouve à Daimaru (le Galerie Lafayette de luxe local). Venant par deux, impeccablement mises, plutôt en noir, avec dans leur sac de quoi se couvrir les jambes pour se tenir chaud. Toutes ont un livre de prières contenant les furiganas des sutras dont les kanjis sont sinon incompréhensibles. Un chapelet – ce qui produit dans le temple un bruit de verroterie qui amuse mes oreilles d’enfant. Et autour du cou, un shikishô, petite étole bleue brodée d’un beau motif et du kamon du Jodo Shinshu, le bouddhisme « de la terre pure », fidèle à l’enseignement de Shinran Shonin.

Ce moine du 13ème siècle défendit l’idée que tout le monde – même ceux d’entre nous qui ne peuvent vivre une vie dédiée à la prière, à la lecture et à l’ascèse comme les moines – peut être libéré des souffrances du quotidien et atteindre l’illumination bouddhique par la sagesse et la compassion d’Amida Bouddha. Il suffit pour cela de réciter – dans la foi – le nembutsu. Bémol : la bouddhéité ne peut cependant être atteinte dans cette vie-ci, déformée qu’elle est par les résonances du mappo, l’âge décadent du dharma (l’ensemble des enseignements de Bouddha).
Amida est le composé de deux mots sanscrits signifiant « lumière infinie » (Amitabha) et « vie infinie » (Amitayus). Le nembutsu est la prière « Namu Amida Butsu » (je me réfugie dans Amida Bouddha), transcription japonaise du sanscrit Namo’mitabhaya buddhaya, via la translitération idéogrammatique chinoise Namo ‘mito fo.

Je prends à nouveau la mesure de la force du rayonnement bouddhique. Parce que l’Inde du Nord, bon sang, c’est loin de Kyoto. Et vieux. Et sanscrit. Mais au fond, est-ce plus loin que la Palestine, l’an zéro et l’araméen pour l’Europe ? Plus loin que La Mecque et l’arabe du 7ème siècle pour un indonésien ?

La structure clé est peut-être précisément là : pour devenir religion de masse – à l’âge historique de notre civilisation -, il faut des fondations lointaines, dans le temps, l’espace, la langue.

*

C’est la première fois que j’assiste à une cérémonie religieuse importante (l’équivalent d’une cathédrale pleine), tranquille. Je n’ai pas les j’tons. Autour de moi, ça ne pue ni l’inauthenticité, ni la folie, ni le cul pincé, ni le magma groupal qui ne peut exister que dans la clôture à l’extérieur, ni le vieux. C’est bon enfant. Un peu réunion tupperware. On ne se prend pas au sérieux. On sait d’où l’on vient. On prend plaisir à chanter. Et deux mille femmes, et pas que des grands-mères, qui chantent dans un temple en bois, ça a une sacré force ressourçante. Sauf que, à ma stupéfaction, c’est accompagné par un orgue Bontempi d’église seventies, et animé par une chanteuse qui donne dans le lyrique.

*

Au bout d’une heure, j’ai un peu trop froid et mal aux genoux sur le tatami. Et puis je ne suis pas trop à l’aise d’enregistrer sans avoir demandé la permission – même si le H2 n’est pas visible, enrobé qu’il est dans son bout de chaussette – vu que j’ai perdu sa bonnette. Je ne veux pas gêner ce moment de communion thérapeutique des femmes autour de moi. Alors je m’éclipse lors d’un moment de transition où d’autres personnes sortent.

J’achète à la librairie du temple un livret en anglais sur le Hongwanhi. Il commence par ces mots : « What is life about ? On what basis should I live my present life ? »

En partageant avec vous ma chance par ce blog.


7 février 2008

Comment une kyotoïte met-elle à la porte ?

Filed under: Quasar — Stéphane Barbery @ 7:45

Dans Fleurs d’Equinoxe d’Ozu, scène incompréhensible et a posteriori hilarante où Mme Sasaki, l’insupportable mama de Kyoto, rend visite à Mme Hirayama.

Elle se précipite aux toilettes.

[En barbare que je suis, je demande à nos amis japonais : "mais comment font-elles avec leur kimono ? doivent-elles enlever leur obi ?". A quoi Shigenori me répond, après un "hmmmm" et une courte pause, d'un subtil et génial : "il suffit de savoir que cela est possible"]

Elle se précipite donc aux toilettes. En chemin, on la voit s’arrêter et remettre à l’endroit un balai posé manche vers le bas.

Le non-japonais interprète nécessairement cette scène comme un témoignage de la maniaquerie de cette tenancière de Ryokan décidément insupportable.

Tout faux : dans la région de Kyoto, le balai suspendu à l’envers signe le souhait de l’hôte de voir son visiteur partir…

La scène n’est donc pas la dénonciation d’un travers mais la peinture fine et drôlissime de l’interaction indirecte des deux femmes, la première qui ne pourra jamais dire « non, pitié, pas elle ! » et l’autre qui de toute façon se fiche de se savoir dérangeante.

Shigenori en profite pour nous apprendre que – toujours dans la région de Kyoto – si votre hôte vous propose un chazuke (bol de riz dans un bouillon de thé), c’est que vous commencez vraiment à faire suer. Donc, non, en touriste souhaitant démontrer votre amour de la gastronomie locale, n’en acceptez pas un deuxième bol ^^


6 février 2008

Guilo-Guilo : n’attendez pas l’ouverture, réservez maintenant !

Filed under: cuisine — Stéphane Barbery @ 7:41

Jean-Charles Fitoussi nous a fait découvrir hier un restaurant inoubliable, Guilo-Guilo, dont le jeune chef, Eiichi (« c’est le prénom ») Edakuni, qui apprend le français depuis trois ans et le parle avec gourmandise, ouvre une succursale à Paris dans un mois. Réservez dès maintenant !

Principes du restaurant :

  • Menu unique composé de petits plats préparés devant vous par une équipe qui vous parle, détendue, joyeuse – et fière de son excellence.
  • Le menu change tous les mois. D’où le nom « giro-giro », onomatopée entendue par Edakuni-sensei en Italie, et exprimant pour lui l’esprit de rotation, de renouvellement, d’évolution.
  • Prix très accessible pour que chacun puisse faire l’expérience de ce bonheur culinaire : avec deux verres (bière pression glacée à la mousse crémeuse et excellentissime saké), nous en avons eu pour 5000 yens par personne.

Le succès ici est tel qu’il faut réserver plusieurs mois à l’avance.

Ci-dessous de piètres photos (cliquez pour agrandir) du menu de février 2008 conçu par Yoshihiro Matsumoto, bras droit d’Edakuni-sensei et qui prend le relais à Kyoto pendant que son chef est occupé par l’installation parisienne.


Plat 1 : Bouillon aux trois coquillages (dont palourde et saint-jacques) et légumes
Plat 2 : Tempura, sushi de crevette, sashimi, gelée de dorade, laitance de morue, pressé de cuisse de poulet et d’algues, chou chinois aux algues
Plat 3 : Foie gras en feuille de lotus, bulbe de Lys, épinards japonais
Plat 4 : Sashimi de sole, pousses de bambou, brocoli, graines de moutarde, carotte rouge de Kyoto
Plat 5 : Omelette de poireaux entourant une friture de petits poissons blancs, surmontée d’oursins
Plat 6 : Joue de poisson blanc gratinée aux herbes, ? , gelée sucrée au citron (à manger de gauche à droite; la première bouchée est exceptionnelle)
Plat 7 : Riz blanc au bouillon surmonté d’une friture de petits poissons accompagné d’une sauce crémeuse (la combinaison du croquant tiède, du crémeux et de la moiteur diffusante du bouillon a été ma révélation du repas), algues et tsukemono.
On nous a servi, à ce moment du repas, un thé torrifié subtilement digestif et préparatoire au dessert :
Plat 8 : crème, glace, chocolat au curry et au matcha, crème à la gelée de lie de saké

Edakuni-sensei a eu la gentillesse de nous expliquer les arcanes du bon saké : c’est l’équivalent du « maître de chais », de l’œnologue, itinérant et non rattaché à un domaine, qui importe bien plus que le nom de la bouteille. Nous avons dégusté hier du Matsunotsukasa de 瀬戸清三郎(せと せいざぶろう : Seto Seizaburô) que l’on peut trouver à Kyoto chez Takimoto.

Coordonnées du futur restaurant parisien : Guilo Guilo, 8 rue Garreau, 75018 Paris, Tél : 01 42 54 23 92


 
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