
Wabi-Sabi for Artists, Designers, Poets & Philosophers de Leonard Koren (Stone Bridge Press, 1994) est un court livre d’une profondeur stupéfiante réussissant l’exploit d’une synthèse éblouissante. Certaines de ses formules, mise en perspective et réflexions sont définitives. Je ne saurais suffisamment le recommander.
Bémol : sa présentation, tentative de mettre en application formelle sa conceptualisation, est un échec aussi majeur qu’est majeur le contenu du livre…
Voici ce que ce livre, associé au Tractate on Japanese Aesthetics de Donald Richie, m’a permis d’appréhender.
1) Wabi-Sabi est le concept clé de l’esthétique japonaise.
2) Ce sont les maîtres de thé, dans une forte filiation avec l’esprit du zen et dont la pratique fait appel à de nombreux autres arts japonais (Ikebana, Calligraphie, Architecture, Jardin, Poterie, Thé, Pâtisserie, Musique, Poésie, Méditation, Conversation), qui ont mis et continuent de mettre au coeur de leur pratique : wabi-sabi. La référence absolue, le maître de tous les maîtres : Sen no Rikyu (1522-1591).
3) Les japonais n’ont pas conceptualisé la notion pour différentes raisons liées à la nature du signifié, mais également, plus prosaïquement, pour des raisons liées au système pyramidal de l’enseignement des beaux-arts au Japon, similaire au modèle économique de la secte. Pour atteindre le saint des saints, il faut être autorisé par le iemoto d’une école, grand maître traditionnellement dans la filiation familiale directe du fondateur, qui récolte un pourcentage sur chaque versement effectué dans la pyramide. Synthétiser, conceptualiser le cœur, le secret de l’esthétique, c’est faire s’effondrer la nécessité de la pyramide. Et l’organisation de ses revenus.
4) Wabi-sabi est en général qualifié comme la beauté, rustique, des choses :
- Imparfaites, impermanentes et incomplètes
- Modestes et humbles
- Non conventionnelles
5) Si l’on veut être précis sur la généalogie de la notion, il faut noter qu’elle est composée de deux mots au départ distincts et aujourd’hui difficilement dissociables :
- Wabi : décrit par Suzuki Daisetz comme « appréciation esthétique active de la pauvreté« , renvoie à un sentiment subjectif, une intériorité, une voie philosophique, associée à l’espace, à l’isolement.
- Sabi : renvoie davantage aux objets matériels, à l’objectivité, à l’extériorité, à l’idéal esthétique, aux effets du temps, au vieillissement, à la solitude désolée – qui peut être sereine ou d’une mélancolie douce – que ces effets du temps provoquent.
6) Wabi-sabi est une beauté profonde, multi-dimensionnelle, élusive que l’on peut tenter de comprendre en l’opposant à la beauté « moderne » occidentale, celle du mid-century modernism à la Lloyd Wright, celle de l’univers de Bienvenue à Gattaca, du Fordisme, du cube blanc de Jean-Pierre Raynaud. D’abord dans leurs similarités :
- Toutes deux s’appliquent à toutes sortes d’objets, d’espaces et de designs humains
- Toutes deux sont des réactions virulentes à la sensibilité dominante, institutionnelle de leur époque. Le modernisme contemporain tente de s’extraire radicalement du classicisme et de l’éclectisme du 19ème siècle. Wabi-Sabi de la perfection et de la somptuosité chinoises du 16ème siècle.
- Les deux fuient toute décoration qui ne ferait pas partie de la structure
- Les deux sont des idéalisations abstraites, non représentationnelles, de la beauté
- Les deux ont des surfaces immédiatement caractéristiques : le modernisme est lisse, poli, sans soudure; wabi-sabi est terreux, imparfait, bigarré.
7) C’est l’extraordinaire tableau des différences conçu par Leonard Koren qui permet de délinéer wabi-sabi pour l’occidental :
| |
MODERNISME |
WABI-SABI |
| Sphère d’expression privilégiée |
Publique |
Privée |
| Point de vue |
Logique, rationnel |
Intuitif |
| Degré |
Absolu, binaire |
Relatif, analogique |
| Recherche de solutions |
Universelles, archétypales |
Personnelles, idiosyncratique |
| Production |
De masse, modulaire |
Unitaire, variable |
| Progrès |
Exprime sa foi dans le progrès |
Il n’y a pas de progrès |
| Orientation temporelle |
Futur |
Présent |
| Rapport à la nature |
Croit dans le contrôle de la nature |
Croit dans l’incontrôlabilité fondamentale de la nature |
| Romantisme |
De la technologie |
De la nature |
| Adaptation des hommes |
Aux machines |
A la nature |
| Organisation des formes |
Géométrique : effilé, précis, contours et arêtes définis |
Organique : doux, contours et arêtes vagues |
| Métaphore |
La boîte : rectilinéaire, précise, contenue |
Le bol : forme libre, ouverte au sommet |
| Matériaux |
Artificiels |
Naturels |
| Ostensiblement |
Lisse |
Brut |
| Maintenance |
Nécessite d’être bien maintenu |
S’accommode de la dégradation et de l’attrition |
| Expression plus riche |
Par la pureté |
Par la corrosion et la contamination |
| Information sensorielle |
Sollicite sa réduction |
Sollicite son expansion |
| Rapport à l’ambiguïté et la contradiction |
Intolérance |
A l’aise |
| Température |
Fraîcheur
|
Chaleur |
| Luminosité |
Généralement lumineux et éclairé |
Généralement sombre et obscur |
| Fonctionnalité et utilité |
Valeurs principales |
Valeurs secondaires |
| Matérialité |
La matérialité parfaite est un idéal |
L’immatérialité parfaite est un idéal |
| Inscription temporelle |
Perpétuel |
Il y a une saison pour chaque chose |
8) Wabi-sabi est un système esthétique complet qui, comme les mandalas tibétains ou les cathédrales gothiques, exprime le schème cosmique de sa civilisation.
- Métaphysique de l’impermanence :
- Tout vient du Néant et y retourne.
- Ontologie de l’imperfection et de l’incomplétude.
- Ethique shintoïste de l’évanescence :
- La vérité vient de l’observation de la nature
- La grandeur existe dans les détails discrets, oubliés, mineurs, éphémères, homéopathiques – l’inverse absolu du spectaculaire, des sunlights et du rêve occidental de podium
- La beauté peut surgir de la laideur (l’équivalent franchouillard pourrait être : la traversée de la réticence primordiale pour accéder à la jouissance du roquefort)
- Conséquences : éliminer le superflu en se concentrant sur l’intrinsèque, en ignorant les hiérarchies matérielles instituées (noblesse de l’ignoble).
- Psychologie bouddhiste du karma :
- Accepter l’inévitable
- Apprécier l’ordre cosmique
- Faber rustique de l’obsolescence incorporée :
- Créer des objets irréguliers. Une irrégularité incompatible avec la production de masse. Wabi-sabi est-il le luxe que peut seule s’autoriser une aristocratie oisive ? Peut-on imaginer que l’humanité toute entière puisse vibrer de l’émotion si forte provoquée par wabi-sabi ? Je le pense car wabi-sabi laisse à chacun la possibilité de personnaliser les objets qui l’entourent et ce sont souvent les plus humbles qui réussissent le mieux cette appropriation des choses.
- Intimes : petits, compacts, paisibles, émotionnellement chaleureux. Cet aspect vient tempérer l’impression d’un univers où l’être humain n’aurait pas sa place, d’un univers où l’homme serait l’étranger voire, pour citer Matrix (qui met admirablement en scène l’affrontement des deux esthétiques) : un virus indésirable. Dans la cosmologie wabi-sabi, l’homme est juste (remis) à sa place : copernicisée, démocratique dans la cité des étants. Un parmi l’infini au sein d’une totalité spinozo-bouddhique.
- Des objets sans prétention : pas des pièces de musées, il faut pouvoir les utiliser directement, au quotidien, pour les apprécier (comme un couteau de grand-père).
- Des objets terreux : la trace de leur manufacteur humain peut être indiscernable.
- Des objets ombreux (Tanizaki !), rappelant la mousse, l’éponge. Sans aucune couleur vive. Dans le registre dominant des variations infinies de gris, de brin, de noir.
- Des objets simples : et c’est là la quintessence du wabi-sabi. Mais d’une simplicité qui ne soit pas d’une ostentatoire austérité, qui ne provoque par l’ennui – comme le mid-century modernism. Une simplicité qui aurait atteint l’état de grâce par une intelligence sobre, modeste, du cœur.
- Suggérant un processus naturel dans des matériaux qui enregistrent le soleil, le vent, la pluie, la chaleur, le froid dans le langage de la décoloration, de la rouille, de la patine, de la déformation, du rétrécissement, de la fissure.
9) Je regarde à ma fenêtre et je ne vois que cela : wabi-sabi. Bien sûr, je suis à Kyoto. Dans un quartier magnifique qui respire la tradition. Pas dans une banlieue industrielle. Mais ce qui m’a fait venir au Japon, c’est le soleil wabi-sabi. Ce qui étreint, ce qui m’anime quand je prends ou traite une photo, c’est wabi-sabi. La question paradoxale pourrait être formulée ainsi : cette esthétique cosmologique de l’impermanence a-t-elle atteint une vérité, un universel intemporel, une… permanence ?
10) Leonard Koren explique que ce qui a motivé l’écriture de son livre est le sentiment que wabi-sabi était un même en cours d’extinction. Je ne sais pas quoi penser de cette affirmation. Elle est à la fois vraie quand on regarde les effets vulgaires et hideux de l’occidentalisation du Japon. Mais si l’on pense au rayonnement de la culture japonaise actuelle, à l’attirance qu’elle provoque – attirance suspecte pour de nombreuses personnes probablement en raison de la difficulté à accéder à la conceptualisation de sa quintessence wabi-sabi – je ne ressens pas de menace d’extinction. Au contraire.
L’important n’est pas de protéger une « espèce » figée, de perpétuer un geste du 16ème siècle idéalisé par les décennies récentes. L’enjeu est de savoir comment notre génération va faire vivre wabi-sabi, comment concevoir, doser le goût du wabi-sabi de notre temps.
Je pense alors au mystère de la beauté du design japonais contemporain (à la Maeda) : d’une simplicité, d’une intimité, d’une impermanence wabi-sabi, mais blanche, industrielle, de masse : moderne. Et elle me plaît aussi cette beauté épurée, 2.0, métisse, qui parle à mon cœur de geek. Un geek qui écrit sur les pixels blancs d’un blog.