2 novembre 2011

Un paraphe ici, là et là

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 20:47

Blueprint pour une aérogare du coeur

Mon père m’a appris à faire des suçons stylisés
sur le corps des femmes.

Les femmes trompent
les femmes trompent toujours
surtout les maitresses
Alors si tu les marques
si tu les signes
leurs amants sauront qu’ils ne sont pas seuls.

Un jour,
dans le dos de ma favorite,
juste sous le suçon stylisé du lundi
j’ai vu un autre paraphe.
Je poursuis plus bas.
Il continue.
Après avoir calligraphié un cercle,
nous avons cessé
de la voir.
J’ai attendu qu’il réapparaisse.
En vain.
Je ne l’ai plus rappelée.

Elle a dû pleurer un peu.
Tu vois petit,
les femmes ça pleure.
Nous, on reste.
On a la trouille
alors on reste avec nos légales
qu’on n’aime plus.
Qu’on n’a peut-être jamais vraiment aimées.
Les femmes aussi ont la trouille.
De se retrouver seule.
Alors elles pleurent.
Pour bien montrer que l’homme
qu’elles n’ont jamais vraiment aimé
est un salaud.
Pour qu’il se sente abject.
Dans le regard de ses enfants.
Tu te souviens comme tu m’as haï,
n’est-ce pas ?

Alors marque-les avec tes suçons.
Surtout celles qui ne te donnent rien
quand tu les fais jouir.

Celles qui te donnent
Celles qui t’accueillent
et qui te font sentir que tu es digne d’amour

C’est elles qui te marquent

Un jour, tu verras un grand cercle dans ton dos.
Et tu seras seul.

Il est mort le lendemain.
Et sans toi, je continuerai à parapher.


1 novembre 2011

Ichiman kilo

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 17:21

Pull itou

On est allé voir le petit.
Le petit de la petite.
10 000 kilomètres.
On serait indignes
si on n’allait pas voir le petit de la petite.
Les grands-parents ça fait ça.
Alors on l’a fait.

Là, on rentre.
C’est ennuyeux par rapport à la voiture.
J’espère qu’elle va tenir l’hiver.
On aurait dû la changer.
Mais 10 000 kilomètres.
A deux.
Aller-retour.
C’est le prix de la voiture.

Qu’on soit remercié par la voiture qui tienne.
C’est ça que j’demande.

Je me demande s’il fera 10 000 kilomètres
le petit de la petite
pour nous voir quand on s’ra mort.

En tous les cas il sourit pas.
On ne sourit pas chez nous.
Ca m’aurait fait bizarre
si le petit de la petite
m’avait souri
j’aurai pas su quoi en faire
J’aurai pas su répondre

La vie, c’est pas fait pour sourire, non ?
L’hiver c’est l’hiver.
On fait des p’tits.
Qui feront des p’tits.
On ne sourit pas à l’hiver.
C’est déjà bien de survivre.
Voilà.

J’aime pas qu’elle soit allée loin
la p’tite.
On n’échappe pas à l’hiver.
Ca va lui faire croire
qu’elle peut échapper à l’hiver
alors qu’il n’y a que le froid.
La vérité c’est la glace
quand tu dis la vérité
quand t’entends la vérité
c’est la glace.
Tout le monde sait ça.

Si tu sais survivre à la glace
alors dans la prochaine vie
tu as le droit à l’été.
Tout le monde sait ça.
Puisse-t-il survivre à la glace.

L’été, c’est après.

Elle te disait vraiment cela
ta grand-mère ?

fit-elle en pressant sa poitrine
contre mon dos.


31 octobre 2011

Quai 1 voie B

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 13:48

Le radar des hommes, le radar des femmes

Je suis en correspondance.
Le tableau des départs
affiche les prochains trains.

J’attends l’annonce
de mon numéro de quai.
Sur le qui-vive.
Mon oeil saute une ligne.
Toujours la même ligne.
Celle de mon train.

Alors je reprends la lecture du tableau
les destinations défilent
et je feins d’ignorer le nom
que je ne veux pas voir.
Mon oeil s’arrête pourtant
toujours
sur la même autre ligne.

Il n’est pas libre.
Cela n’a aucun sens.
Il n’est pas libre.
Il est marié.
Il a deux enfants.
La petite, l’enfant de la dernière chance,
n’a même pas deux ans.
Il ne quittera pas son travail.

Un jeune louche rôde
autour du panneau.
Il tremble.
Son regard traque les brassards
de la sécurité.
Il cogite avec sa peur à qui oser
demander « une pièce ou deux ».
Ma main gauche empoigne
mon poignet droit
pour bien bloquer la lanière de mon sac à main
dans le pli de mon coude.

Voilà ce que je suis
une louche qui tremble

dans la gare de ma vie.

Voici ce que je me disais,
chéri,
en pensant à toi
il y a trois ans
dans cette gare


30 octobre 2011

37,9

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 15:35

Il y aura toujours un guide, pour ta main dans le noir

La femme qu’il aime part.
Elle prend l’avion.
Il n’est pas à l’aéroport.
Parce qu’elle prend l’avion là-bas.
Pour un ailleurs.
Et lui est ici. Ailleurs aussi.

Il est pourtant là-bas quand même.
Il la voit attendre. A l’enregistrement.
Elle se retourne.
Il lui sourit.
De ces sourires de
l’on n’y peut rien
tristes du départ
joyeux du regard
de ces sourires
à 37 degrés 9
de se voir bientôt remonter seul
dans la voiture
et de ne mettre ni radio ni musique
parce que le blanc qui siffle
s’accorde avec le goût du bord interne
de la lèvre
qu’on mordille.

Il la voit attendre à la sécurité.
Sortir l’ordinateur sur lequel
elle lira les mots qu’il ne peut lui dire
Il la voit retirer sa ceinture
Elle se retourne
lui sourit avec le bord des yeux
Parce qu’elle l’a retirée
pour son seul regard
Et parce qu’elle sait qu’il a vu
son infime mouvement de hanche
celui qu’il accompagne de sa paume
quand ils dansent

Il la voit derrière la vitre
attendre l’embarquement
Elle le regarde derrière la vitre
et cela fait déjà mal
ces cinquante mètres gris opaques
comme une cendre
qui vient remplir la gorge
la poitrine
figer le coeur
le front
le temps

Elle se lève
Embarque
ne se retourne pas
elle ne veut pas voir
sa main qui s’agite
doucement
et son sourire triste

qu’elle ne peut embrasser


29 octobre 2011

Sursum corda

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 15:37

Massif du Mont Blanc. Au dessus de chez moi.

Ca m’a fait mal de la voir s’installer dans mon bureau
la petite jeune
Bah, la retraite c’est la retraite.
il faut bien voir qu’on meurt.

Je suis notaire
notaire de la vie
je note

Je notais
qui est à quoi.
Parce que c’est ce que tu as qui te possède.

Ca c’était au début.
Vrai notaire.

Et puis je suis devenu notaire de la vie
Je note qui est à quoi.
En amour.

Plus le patrimoine.
Mais le cordimoine.

Il n’y a que ça qu’on reçoit.
Il n’y a que ça qu’on transmet.

Les gens confondent.
Surtout ceux qui n’ont rien en amour.

Ceux qui en ont
n’ont pas besoin que je note.
Ils paient pas.
Je ne leur demande rien.

C’est ceux qui n’en ont pas
qui ont besoin de compter.
De signer les documents d’arpentage
les titres de propriété
Ils aiment bien me payer.
Ca les rassure.
Mais pas vraiment.
Leurs yeux me demandent toujours
c’est bien vrai, einh, c’est bien vrai,
j’en ai bien, einh, j’en ai bien

J’essaie de leur dire
mais ils me prennent pour un vrai notaire.
Alors ils pleurent
Aux ouvertures des enveloppes.

Je note pour rien
Parce qu’on ne m’a pas donné

Bah, la retraite c’est la retraite.
il faut bien voir qu’on meurt.


 
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