30 novembre 2011

Sème

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:37

Le soleil tartinait les feuilles de chlorophylle sur les deux faces

Je suis dessinateur de manga érotique.
Si je meurs demain
ce n’est pas grave
Je ne compte pas mourir demain
mais si je meurs demain
ce n’est pas grave

J’ai la honte carmin
la honte aniline
de 95 pour cent de mes planches.
Les demandes des éditeurs
Les fantasmes des acheteurs
me sont toujours intolérables.
J’ai toujours répondu parfaitement à la demande.
J’ai toujours su gommer efficacement le dégoût de moi-même.

D’être vendu
D’être vendu autant
D’être vendu autant au mal
m’a rendu riche.

Mes dessins si fins, si précis
si beaux
de collégiennes vicieuses ou abusées
de viols collectifs
d’incestes
de salarymen laids
m’ont rendu riche.
A millions.

On me diagnostique un cancer
au milieu de la poitrine.
Je ne rêvais pas d’être étouffé.
La tumeur n’est pas opérable.
On ne me l’a pas proposé.
On me conseille un soutien psychologique
Je vais voir une spécialiste du rêve éveillé
Le rêve éveillé, j’ai l’habitude
c’est le préalable
à mon métier

Je vois la tumeur.
Je peux la dessiner.
Elle est plus vascularisée
que les sexes en érection monstrueux
qui m’ont rendu riche.
Qui m’ont rendu malade.

Je zoome.
Chaque particule de ma pointe graphique
fait apparaître une image
la case d’une planche
une de mes planches
celles de la honte
de la honte carmin
de la honte aniline

Mon coeur est entouré d’une tumeur de honte
Mon coeur est entouré par le noir
des fantasmes qui détruisent
des fantasmes qui salissent
qui soumettent
asservissent

Je zoome.
Je suis dans mon coeur.
Dans la cathédrale de mon coeur.
Opaque.
J’entends mon pouls
30 pulsations par minute
comme dans les oreilles d’un médecin quasi-sourd.

Un reflet. Je me retourne.
Une bougie.
Je zoome.
La flamme n’est pas une flamme
mais une unique particule blanche.
Je zoome.

C’est l’une de mes cases.
C’est l’empilement des cases que j’aime.
Mon fantasme.
Mon dessin fier :

Un sexe fort embrasse un col tendre.
Un gland immense
s’adapte virilement
délicatement
au cervix qui l’appelle
qui l’embrasse

La semence surgit
comme une vague
elle remplit presque l’utérus
comme une eau de jouvence
une gourde de montagne kamique

dans mes dessins en coupe
le sperme n’est pas épais
c’est une écume soyeuse
de vie
un point du jour
dans la pupille
de qui fait face à l’Est
à cinq heures,
c’est le point de nuit
dans la pupille ouverte
de qui fait face aux étoiles
à onze heures

Je zoome
la semence c’est les étoiles
le céleste, la matrice
Je zoome
et la lumière blanche au fond de mon coeur
au bout de mes yeux
à la surface de mes doigts
c’est l’amour indécent d’être incompris
c’est l’amour indécent d’être simple
c’est l’amour indécent d’être partagé
l’amour indécent
de ne pouvoir être dit
mes vagues blanches diffusent
et lient la lumière
donnent leur poids aux choses
son réel à la matière
à la vie sa chaleur
je zoome
et je suis
la vie, l’amour, les étoiles

Je peux mourir demain
je suis prêt


29 novembre 2011

Insensatez

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:42

Fez chorar de dor o seu amor

J’ai la voix cassée des vieilles
qui ont veillé trop tard
J’ai la voix cassée des vieilles
qui ont trop bu
des vieilles adulées
d’avoir été trop belles
des vieilles honorées
des vieilles aimées
par les riches
par les dominants
par des amants en quête de trophées

J’ai la voix cassée
d’avoir trop joui
d’avoir trop bu
d’avoir trop respiré
la cigarette des hommes
la voix cassée
d’avoir trop ri
d’avoir trop ri faussement
pour flatter les sots,
charmer les puissants

J’ai la voix cassée
d’avoir chanté
trop chanté
trop chanté trop fort
trop souvent
trop longtemps

J’ai la voix cassée
d’avoir cherché la cassure
la fêlure
la brisure
et de l’avoir ramassée
sur mon chemin
au carrefour de mes vingt ans
au croisement de mes trente ans
à l’étoile de mes quarante
puis au souvenir
au souvenir de mes lèvres mordues

J’ai la voix cassée
car seule une voix cassée de vieille
aux genoux si douloureux
qu’elle ne peut se relever seule
peut accompagner
les beautés qui dansent
dans les nuits de Gion

Un bois dont tu ne vois pas les veines
que vaut-il ?

Le tronc attend sa scie
attend sa coupe
de perdre son eau

J’ai la voix cassée
et quand je rentre
accompagnée en taxi noir
dans mon appartement d’immeuble tout confort
j’écoute en boucle
ma collection des versions
de la chanson
qui me regarde en écho

Insensatez
How insensitive

je ne pense pas aux hommes
Insensatez
pas aux amoureux
pas aux amants
pas à ceux que j’ai cassés
comme ma voix

Insensatez
How insensitive

je ne pense pas à lui
je ne pense pas à toi

Insensatez
How insensitive

ai-je pu être
avec moi


28 novembre 2011

Le feu

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:46

"Ah oui, celui dont toutes les photos sont monochromes..." 51

Il faut du froid pour la couleur
Il faut du froid
la nuit
dans le noir de la nuit
pour que le feu leur monte
aux pleurs

Les arbres ont chaud
Les arbres ont peur
Les arbres se figent, frissonnent,
de transir du vert au sale
du vert au sec
du souffle au pourri
d’un coup de pluie
sans ouvrir le feu

L’arbre du langage
est là pour le feu
L’arbre du savoir
est là pour le feu
L’arbre du sexe
est là pour le feu
L’arbre de joie
L’arbre de vie
l’arbre de soi
sont là pour le feu

Je suis la gardienne des arbres
Je suis dans la nuit
en chemise grège
à prier le froid.
Je murmure aux ramées
pour calmer leur angoisse
Je les touche,
ma paume
vibre au battement de leur frousse
mes mains tremblent

Je marche pieds nus
sur les motifs des pierres
sur les pierres sans motif
celles qui ont un nom,
les anonymes, fières d’être choses,
et les pierres n’ont pas froid
les pierres répondent à mes pas
sans boire mon fébrile
mes pieds ne tremblent pas

Le froid arrive.
Il est trop doux.
Je le prie.
Il me pique.
Je lui ouvre mes bras.
Mes doigts harpent ses épaules
nues, fortes,
il vient plus fort
Mes mains descendent
vers l’arc de ses fesses
nues, fortes
il vient plus fort encore
Ses suçons sont violets
à mes carotides
il plaque mes poignets
sur la mousse qui givre
ses doigts dans mes cheveux
ouvrent ma gorge bleue

Et quand je viens
le feu est là


27 novembre 2011

Les termites

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 19:55

Sainte Catherine au studio Hirano, 11

« Mon beau-frère est spécialiste des termites.
Qui mangent le bois.
Des maisons.

Elles passent par en-bas.
Elles creusent.
Elles montent.
Elles sont belles et blanches.
Gourmandes.
Surtout pour le bois tendre
qui a poussé trop vite.

C’est un business.

On fabrique des maisons neuves
avec du bois tendre.
Puis on vend des assurances
renouvelables
après la garantie des cinq ans
qui contiennent
une inspection
une pulvérisation,
d’un produit allemand,
et la prise en charge, au cas où
le produit qui éloigne les termites
- mais qui ne comporte
évidemment aucun danger pour l’homme -
n’aurait pas fait son office.

Les experts de l’obsolescence incorporée
du cartel de la construction
se sont concertés avec
les experts de l’obsolescence incorporée
du cartel de la chimie domestique.
Les experts de l’obsolescence incorporée
du cartel du bois
ont été consultés pour avis.

Ca paie bien.
Il faut juste être petit.
Pour passer sous la maison.

Toutes les cuisines ont leur trappe à patates.
Les vieux célibataires
et les femmes au foyer dépressives
y stockent leurs bières et leurs bouteilles d’alcool.

Si on soulève le bac
on trouve l’espace pré-conscient
cet entre-deux
entre la dalle de béton
et le plancher.
40 cm de vide.
Les maisons flottent sur du vide.
C’est la règle.

Mon beau-frère n’est pas grand.
Et n’a jamais été claustrophobique.
Il s’est bricolé une planche à roulettes
qui ressemble à celle des garagistes.

Pendant l’inspection, on l’entend rouler partout.
Dans le pré-conscient.
Pendant la pulvérisation du produit allemand,
on les entend,
son assistant et lui,
rouler partout.
Dans le pré-conscient.

Parfois, il y trouve des choses
bizarres.
Il n’en parle à personne.
Même à sa femme.
Quand on débute dans le métier
on en fait des cauchemars.
Parfois des rêves.
Après, on ne fait plus rien.

Le dispositif clinique
sur une base annuelle
que je propose
ferait de nous
mon beau-frère

Le cartel des thérapeutes remercia chaleureusement
le professeur T
du département de psychologie de l’université D de K
pour sa proposition
et entama une série de consultations
avec le cartel pharmaceutique
pour trouver son bon produit allemand »

Tel est le message que nous venons d’intercepter
sur le réseau des cartels.
Votre mission, si vous l’acceptez,
est de faire échouer leur nouveau projet


26 novembre 2011

La fuite

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:05

Partager un verre d'eau

Quelqu’un sonne à ma porte.
Il est quatre heures trente.
Mes yeux ne s’ouvrent pas.

Deux jours que je ne dors pas.
Pour finir de corriger
mon manuscrit.
Je suis musicologue.
Spécialiste de Beethoven.
Spécialiste des sonates pour piano.
Monomaniaque du Clair de lune.

Les notes bouclent dans ma tête.
Dans mes doigts.
Dans mes écouteurs.
Dans mon oreiller à haut-parleurs intégrés.
Depuis mes six ans.

J’ai envoyé mon bon à tirer à deux heures.
J’ai le sentiment d’un incomplet.
Mon cerveau est blanc
avec une zone d’ombre. Angoissante.

On sonne à nouveau. On frappe.
Ma main trouve mes lunettes.
Et la tirette de la lampe de chevet.
Mes yeux ne sont toujours pas ouverts devant la porte.
J’ai les pieds humides.

Je suis votre voisine du dessous.

Je ne l’ai jamais vue.
Je suis en caleçon et t-shirt,
d’avant-hier,
et j’ai face à moi
une beauté pure.
Sur le registre du fatal où l’on se sent simiesque.
Il est quatre heures trente
Elle est en talons aiguille
maquillée
Sa frange est parfaite.
Légèrement moins que ses courbes.
Je me prends un coup de lune.
Mes yeux sont ouverts
Les mots ne sortent pas

Je suis votre voisine du dessous
et je pense qu’il doit y avoir une
fuite d’eau chez vous

Je me retourne
regarde mes pieds.
Qui clapotent dans l’eau tiède.
De mon bain.

Voilà comme on s’est rencontrés,
Maman et moi


 
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