19 octobre 2011

La sale gamine

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 1:34

Intoxicante

Je suis une sale gamine.
J’ai quarante ans.
Trois enfants.
Ca marche toujours quand je le dis aux hommes.
je suis une sale gamine
Je le dis avec mon sourire.
Mon beau sourire.
Ma voix qui vole.
Et ça marche.
C’est si facile.

J’ai dix ans.
Je sais déjà séduire tous les hommes.
Je les regarde.
Je leur souris.
Je tourne légèrement la tête.
Je tourne sur moi-même.
Je leur tourne la tête.
Je ris.
Ils rient aussi.
Tout contents.
Et j’obtiens.
C’est si facile.

J’ai onze ans.
« Tu es une sale gamine ».
Me condamne ma grand-mère.
Mon sang se glace.
J’ai beau tourner.
Sa tête ne tourne pas.
J’ai beau rire.
Ses lèvres serrées
ses lèvres serrées de grande dame qui a souffert
restent figées.
Dans la déception. Irritée.
Crève-coeur.
Mon père arrive
ne remarque rien.
Le froid.
J’aime faire rire mon père.
Je lui fais un clin d’oeil.
Il me sourit. Du grand sourire qu’il fait
quand il est heureux.
Et je m’enfuis dans le jardin.
Le froid au coeur.
Le froid au crève-coeur.

Oui. Je suis une sale gamine.
Je serai toujours une sale gamine.
Je serai la championne des sales gamines.
Si c’est ma nature
J’en ferai mon destin.


18 octobre 2011

Les pieds, la brume

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 4:37

Emulsions

Je suis encore en stage à l’époque.
Maman veut que je l’aide avec les bêtes.
C’est l’un des derniers beaux jours.
Et j’aimerais vraiment monter sur ce sommet.
Tout le monde dit que la montée est dure, la vue sans intérêt,
de nombreux passages dangereux.
Mais je ne me sentirai jamais totalement chez moi
si je n’ai pas monté au moins une fois
chaque sommet qui s’allume et s’éteint à ma fenêtre.
Alors j’appelle G.
Qui s’est proposé.
Il a du temps depuis sa retraite.
Il sort d’une grippe mais il est partant pour me faire plaisir.
Nous montons.
C’est dur. Sans intérêt. De nombreux passages dangereux.
Et la vue médiocre.
Nous pique-niquons au sommet.
La brume se lève.
G propose de redescendre sans passer par la crête.
Les pierres glissent dans la brume.
Et l’envers chute droit. Pendant 500 mètres.
Nous redescendons.
G a moins d’énergie que d’habitude.
Il glisse sur une pierre ronde. Brumisée.
Sa tête part en avant vers le pierrier.
Je le vois protéger son front de ses mains.
Je crie avant lui.
De culpabilité.
Les premiers tonneaux lui déchirent le crâne
et le pantalon.
Et quand il s’arrête
entre deux pierres grises
tranchantes
je serre mon portable
en priant pour qu’un hélico vienne vite.
G n’est pas mort.
Il saigne.
Beaucoup de la tête.
Ses lunettes sont en morceaux.
Sa cuisse droite a une méchante déchirure.
Qui saigne.
Beaucoup.
G est un montagnard.
On n’appelle pas l’hélico
pour un peu de rouge.
Même pour beaucoup de rouge.
Il applique des linges
sur ses plaies ouvertes.
Et descend.
Lentement.
Lentement car chaque pas
le fait saigner.
Beaucoup.
Nous arrivons au parking.
Il veut prendre sa voiture.
Seul.
Et me bougonne d’aller
aider ma mère.
J’hésite.
Il me convainc.
J’ai horreur du sang.
G se rend chez le médecin.
Il a horreur du sang.
Il en a perdu.
Beaucoup.
Il s’évanouit. Au volant.
Plie sa voiture.
Les pompiers le conduisent aux urgences.
25 points de suture ici.
20 points là.
Il est vivant.

G a les pieds sur terre.
La vie est une pierre qui glisse.

J’ai fait tous mes sommets
J’ai peur des pierres qui glissent


17 octobre 2011

Prendre

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 5:06

Les blancs

C’est bon de marcher seul l’après-midi.
C’est bon de marcher seul dans mes montagnes l’après-midi.
Même si le dimanche, il y a trop d’enfants.
Qui se plaignent. De trop loin.

De retour, j’enlève ma chemise trempée de sueur.
Il fait frais dans le chalet vide.
Je suis torse nu.
Je la roule en boule.
La renifle.
La regarde.
C’est la chemise blanche que je portais.
Ce jour là.
Aux funérailles.

J’ai toujours porté des chemises blanches.
Aux enterrements.
Aux crémations.
Aux commémorations.
Ca fait sobre sous le noir
me dit grand-maman
à la mort de mon arrière grand-père
une semaine avant l’anniversaire
de mes sept ans.

Quand je rentre des cérémonies,
je range le costume noir sur son gros cintre en bois.
Mais je garde la chemise.
De toute façon,
je n’ai que des chemises blanches.
Le blanc, ça fait sobre.
On aime bien la sobriété dans la famille.
Je ne sais pas qui a assisté aux funérailles
de mon grand-père.
Mort alcoolique. Dans un asile.
Mais les hommes devaient porter des chemises blanches.

Je regarde la chemise en boule dans ma main.
Je frissonne.
« Il faut que j’prenne une douche
sinon j’vais prendre froid
Tiens, deux fois le verbe prendre.
Il faut que je prenne… une décision.

Il faut que je prenne… »

Grand blanc devant mes yeux

Ma vie en main.

Je dois prendre ma vie en main.
La vie n’est pas un deuil.
La vie n’est pas un deuil.

Je regarde dans mes mains.
La boule blanche est froide.
Agressivement froide.

et j’ai comme un dégoût.
Je prends conscience
de n’avoir jamais enlevé mes habits de deuil
de les avoir toujours portés comme un mauvais coton
mouillé de sueur
à prendre
la mort sur moi
toutes les morts
tous les morts
j’ai froid
au dos
à l’âme dans mon dos
d’être le sobre des chagrins

La cheminée face à moi
accueille la boule blanche
toutes mes chemises blanches
je les arrose
torse nu
d’allume feu liquide

Puisse l’allumette me rendre la vie
Puisse l’allumette me rendre ma vie


16 octobre 2011

Abondance

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 2:14

Emulsions

Je suis gentille.
Et j’ai peur de ma voisine.
On ne se connait pas.
Elle n’a pas l’air commode.
Elle donne. Beaucoup.
Son TB et son TP sont plus élevés que les miens.
A vrai dire, je ne devrais pas être là.
Elle a de jolis trayons, ni trop longs, ni trop courts
qui ne rebiquent pas sur les côtés.
J’ai pu les voir parce que je suis arrivée la dernière.
Au concours.
Ici, on aime bien le caractère.
Elle en a.
Moi pas.
C’est pour cela que je ne m’ennuie jamais.
Ni en été. Ni en hiver.
Elle, elle doit s’ennuyer.
Moi, j’attends.
Sans rêves.
La vue me suffit.
Je fais ce qu’on me dit.
J’avance à coup de bâtons.
Parce que j’ai peur.
J’aime qu’on me flatte.
Je suis gentille.
Je ne demande pas plus.
Je suis une abondance.

Et les humains que je croise
aussi


15 octobre 2011

Factice

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 1:08

L'harmonie de l'improbable

J’aide pépé à ranger sa maison.
Avant qu’il ne parte à l’institution.
Il ne voit plus.
Il a failli mettre le feu.
Et tout le monde habite trop loin.

Il dit : « ne t’inquiète pas, c’est pas des larmes.
C’est mes yeux qui coulent depuis que je ne vois plus ».

Ca me fait comme un gros galet gris
sec
dans la gorge.

J’ai toujours été le préféré de pépé.
Il aurait voulu que je reprenne son commerce.
Petit il me disait : « tu vois mon tablier ?
Et bien plus tard, ce sera le tien ».

Il y a un combini maintenant à la place de son
magasin d’alimentation.

Je tombe sur une boite légère.
J’ouvre.
Avec la très belle calligraphie de pépé
je lis plusieurs feuilles :
« FACTICE »
« Tout est FACTICE »
Sous les feuilles, différents paquets
de marques anciennes.
D’alimentation de base.
Vides.

Je demande à pépé ce que c’est.

Il me dit :
« C’est la vie petit. C’est la vraie vie :
tout est FACTICE.
Ecoute bien. Retiens bien.
Pendant la guerre, après la guerre,
il n’y a plus rien.
Les tickets ne permettent pas de nourrir
les enfants.
Alors les mères volent.
Les mères qui ont vendu tous leurs vêtements.
Volent.
Les voisins. Les magasins.
Elles me proposent leur corps.
Quand je veux.
Elles se frottent à mon tablier.
Elles pleurent sur mon tablier.
Et pendant qu’elles pleurent.
Elles volent.
Pour que leur enfant qui tousse
survive.

Tu sais, en ce moment, sur la planète.
Il y a des mères qui volent
pour leur enfant qui tousse.
Tu ne les vois pas.
Mais il y en a
des tabliers mouillés.
des tabliers souillés.

Moi, j’ai rempli le magasin de boites vides.
Tout était dans la réserve.
Comme aujourd’hui dans les pays riches.
Et j’ai épinglé mes affiches.
« tout est FACTICE ».

J’y vois plus.
Mais si tu touches le monde,
tu le sens bien.

Tout est FACTICE ».


 
Articles récents :