
J’ai huit ans.
Et depuis la rentrée
je ne peux plus dormir.
Je me reretourne.
Ma couverture n’est plus bordée.
J’ai froid aux pieds.
Mais je n’ai pas froid.
J’ai trop chaud.
Au front. Dans les tempes.
Ca va trop vite dans ma tête.
J’aime K.
Il n’y a que ça qui compte.
Ca, et de savoir
que tous les garçons de ma classe l’aiment.
Ca, et de savoir
que tous les garçons de sa classe l’aiment aussi :
K est dans la classe du dessus.
Ca veut dire que pour elle je suis un petit.
Un transparent. Un bébé.
Ca me ferait drôle d’apprendre
qu’une petite de la classe du dessous
est amoureuse de moi.
Qu’est-ce qu’on peut bien faire d’un amour de bébé.
On passerait pour quoi d’aimer une plus jeune ?
Mais moi je voudrais compter.
Je veux trouver le moyen de me faire aimer de K.
D’être le seul. Et le premier.
Avant tous les autres.
Avant qu’elle ne parte au collège.
Alors j’y pense.
Et ça m’empêche de dormir.
K, ce n’est pas qu’elle est belle.
Il y a d’autres jolies filles à l’école.
Même dans ma classe.
Ce n’est pas qu’elle est belle même si c’est la plus belle fille de l’école.
Ce n’est pas qu’elle est belle même si c’est la plus belle fille que j’ai jamais vue. Depuis toujours.
Ce n’est pas qu’elle est belle même si elle est la plus belle chose que j’ai jamais vue. Depuis toujours.
C’est étrange cette sensation qui fait sourire juste quand on regarde quelqu’un.
Je pensais que ça n’existait que dans les films.
Mais non. Je la regarde dans ma tête, dans mon lit, et je souris. Ca me fait chaud. Ca me fait bon.
Et je sais que c’est pur. Que c’est noble. Que ça n’a rien à voir avec les histoires que nous répète L à la cantine et qu’il entend de son très grand frère.
Je sais que c’est elle que ce ne peut être qu’elle. Parce que depuis que je vis, il n’y a qu’elle qui me fait sentir ça. Que c’est bon. Et fort. Et que de sentir ça tous les jours, sans secret, ce doit être la vraie vie.
J’aimerais que K puisse ressentir ça pour moi. Même si maman me répète que je suis beau, je sais que je ne suis pas beau comme K. Que je n’ai jamais fait ce que K fait aux autres. Je crois que si elle me connaissait, si elle parlait avec moi, même un peu, K pourrait pourtant ressentir ça pour moi.
J’essaie de ne pas trop la regarder pendant la récréation parce que sinon je m’arrête. Ce n’est pas grave, je suis souvent seul.
Mais il ne faudrait pas qu’elle me surprenne et me prenne pour un débile.
Je m’arrête aussi parce que ça me fait mal de ne pas trouver de solution pour l’approcher en sachant que tous les autres garçons y réfléchissent. Ca me stresse de savoir qu’un garçon de sa classe sera peut-être plus aventureux que nous tous.
Ce qui me rassure c’est que tous les autres garçons sont moches.
Il y a bien T. Mais T qui est très beau, qui est le seul à monter sur le toit pour récupérer les ballons, qui est le seul à faire le saut de l’ange du grand plongeon à la piscine, T est dans les derniers de sa classe. Et il ne parle jamais.
Donc même si K a une aventure avec T, ce n’est pas grave : ça ne durera pas.
K est une princesse. Une princesse intelligente. Elle ne se satisfera pas d’un simple corps.
Or moi, j’ai l’esprit le plus beau de l’école.
C’est évident.
Je ne joue pas au foot : je ne suis pas un stormtrooper.
Je ne fais pas partie de ceux qui ne jouent pas au foot pour de mauvaises raisons : je ne suis pas un C3PO.
Je suis le premier de ma classe : je suis le dernier des jedi. Je suis Ulysse.
Je sens, je sais, après avoir scrupuleusement inspecté chaque garçon de l’école, que je suis un prince, le seul prince qui peut convenir à K.
Sauf que je suis un petit, un invisible, et qu’un petit, ça n’adresse pas la parole aux grands.
Je sais qu’une grande ne s’exposera jamais à la honte de parler à un petit.
Encore moins lui tenir la main.
J’ai compris que nous sommes voués à un amour secret.
Mais K est une princesse. Elle peut tout se permettre. Même de choisir un petit.
J’ai un atout : la soeur de K est dans ma classe.
C’est la meilleure amie de S qui est amoureuse de moi.
J’en profite pour accumuler de l’information.
J’ai déjà un plan de leur appartement.
Le code de l’immeuble.
J’ai vérifié. Il marche.
Je n’ai plus à penser comment escalader quatre étages.
Il ne me manque plus qu’un seul élément :
la date du dimanche après-midi et l’heure où K sera seule chez elle.
J’imagine ce que lui dirait Ian Solo.
Je n’arrive pas à dormir.
J’ai huit ans.
J’ai quarante ans.
Et K vient de s’asseoir dans l’avion à côté de moi.