24 septembre 2011

Séminal

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:07

Vitre sale. Et alors ?

Je vends des vieux papiers
A des vieux.
Même quand ils ont vingt ans
ceux qui m’achètent mes vieux papiers sont vieux.

J’ai du poil au nez
J’ai beaucoup de poil au nez
et je ne comprends pas ce que veulent
les vieux de mes papiers.

J’achète mes vieux papiers à des vieux.
Qui vont mourir à l’hospice.
Ou qui sont morts dans la semaine.

Je rends service, je débarrasse.
Les cartons m’encombrent et puent.
J’en sors un de temps en temps.
Dans la rue.

Et comme des pigeons sales,
des vieux de tous âges
viennent retourner les feuilles.
Ca leur fait les doigts noirs.
Ca leur fait les mains sales.
C’est sale, le passé.

Je me souviens petit
quand la vue des poils de nez me soulevait le coeur
je ne voyais pas le sale.

Il n’y a que le blanc
Le blanc des mains des vieilles qui trempent le papier.
Le blanc des mains des jeunes qui vendent le papier
Le blanc des pupilles des charbonniers quand l’encrier les paie
Le blanc des fils des relieuses dans leur aiguille métal
Le blanc des dents sous la langue du graveur
Le blanc dans la respiration du comptable
Le blanc dans la gorge des amants qui s’aiment à l’entrepôt
Le blanc du ciel le premier hiver chez le lecteur

Le blanc de leurs vers

Et celui de la semence
de leur oubli


23 septembre 2011

Chopin box

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:56

Le petit oiseau est sorti sans son focus

J’aurais pu être prof de piano
Pas concertiste

Je sers le thé
pour les hommes du bureau.
Je range, je m’affaire.
Je fais semblant.
Comme tout le monde.

Ca épuise de faire semblant d’être épuisée.

Je ne sers à rien.
Ca paie mon loyer.

Je vis dans une boîte.
Un 20 mètres carrés.
Avec des boîtes autour.
Il y a 20 boîtes
dans la grosse boîte
dont fait partie ma boîte.

C’est propre.
C’est neuf.
J’entends les allergies de la fille de la boîte du fond.
Celle du 2-10.
Moi je suis au 1-03.

J’élève un oiseau jaune.

Quand je suis là,
je lui laisse toute la boîte.

Parfois, il s’oublie sur les touches noires.
Les touches noires de mon piano.

Je joue du Chopin.

Tous les jours, jusqu’à une heure.
je ne joue que du Chopin.

Les samedis,
je programme le piano en mode « grande boîte de concert ».
Dans mon casque, j’ai parfois peur.

Un jour j’ai paniqué.
C’était trop grand.
Mon oiseau jaune est venu poser son bec
près de mes yeux.
Je n’ai pas joué pendant deux jours.
Quand j’ai rallumé le piano
j’ai mis le son tout bas
en mode « boîte intimist no reverb »

Et j’ai laissé coulé
les flots de rêves
de tous mes princes
qui me soufflent des sourires doux
à chaque démesure

Mes nocturnes sont mes danses
j’ai treize ans
il n’existe pas de banque
mon ventre ne se crispe pas tous les mois
- pour rien -

Je suis un oiseau jaune.

Dans une boîte.


22 septembre 2011

Jésus zazen

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 16:21

La vulgarité de la couleur

Je cherche en moi et je n’ai pas honte.
Je devrais avoir honte.
Mais je n’ai pas honte.
Depuis dix ans, je n’ai pas honte.
Y non plus.
Je crois.

Nous avons bien sûr quitté l’île.
Nous ne pouvions pas rester sur la p’tite île.
Nous aurions eu honte sous les regards.

Mais dans la grande ville,
ensemble,
invisibles,
nous sommes heureux.
Je crois.

Bien sûr je ne suis plus prêtre.
Mon latin ne me servira plus.
Parfois j’utilise l’anglais.
Avec les étrangers de l’hôtel.

Je m’occupe du parking d’un business hotel.
Dans une grande ville.
Je n’ai pas honte.

Les clients viennent.
Avec leur voiture de location.
Ils mettent le véhicule dans la grande roue,
l’ascenseur qui tourne de 38 places.
J’appuie sur le bouton.
Les portes de la grande roue se ferment.
La voiture disparaît et s’élève.
Comme une montée au ciel.
De foire.

Je n’ai pas honte d’avoir fui l’île avec Y.
Je n’ai pas cédé à Y.
Qui me voulait.
Qui me voulait fort.
Je crois.

Je pense parfois au péché.
Au diable.
A Jésus en zazen dans le désert.
A l’illumination
du rien

La seconde où j’ai décidé de quitter l’île
avec Y,
fut mon satori.
Pas du rien. Mais d’amour.
Pas une tentation
de chair
ou du diable.
Je crois.

Je sens juste que je suis bien, là,
sans robe ni rituel
au parking ascenseur
du business hotel.
A me réveiller tous les matins.
Dans les bras de Y.

Je pense parfois à sa soeur.
Nous savons juste qu’elle n’est plus nonne.
Je me demande si elle nous en veut.

Si elle nous en veut
des trois ans qu’elle a dû passer,
avant sa majorité,
au couvent
sur ordre de ses parents.

Sur l’île,
ils n’auront jamais fini de laver leur honte

Sur l’île du regard des autres
on n’en finit jamais
avec la honte.

Je n’ai pas honte.
D’aimer Y

plus fort que dieu


21 septembre 2011

Les yeux soba cha

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 12:42

poivre-sel

J’ai les yeux soba cha

Aucun des hommes qui s’arrêtent
ne les a regardés.

Certains aveugles ont les paupières fermées.
Quelque chose en moi doit être aveugle.

Ici, sur mon parking où je survis
j’aimerais ne pas voir.

J’habite sur la montagne.
Un volcan.
Je m’occupe de mon père.
Qui a trois parcelles de thé.
Son thé a toujours été de deuxième catégorie.

J’aurais pu faire des études.
Ceux qui ont de l’argent peuvent toujours faire des études.
J’aurais appris le français.
Je serais allée à Paris.
Pour étudier.
Dans une pâtisserie.

J’aime la farine.
J’aime la magie de la farine.
Ce qu’elle peut devenir.

Je pense souvent à la farine sous mon parapluie.
J’ai un très grand parapluie.
Le plus grand des grands modèles.
Je l’utilise
les jours où les volcans fument.

De la farine noire.

Mon grand parapluie me protège.
Moi et mes gâteaux.
Les clients ont leur parapluie.
Le parapluie des jours de volcano.

Je viens tôt les week-ends
pour avoir la place de parking qui donne sur la rue.
La rue où les hommes viennent voir leurs filles.

La règle des filles, c’est qu’elles ne couchent pas.
Par voie naturelle.
C’est interdit par la loi.
Le reste, certaines le font.
Surtout les plus vieilles.

Tous les hommes veulent coucher.
C’est leur règle.
A la maison ils ne couchent plus.
Il y a toujours eu les parents.
Mais depuis qu’il y a les enfants
ils ne couchent plus.

Alors ils viennent dans la rue.
Même quand les volcans fument
à leur faire des yeux rouges
les jours de grand vent.

Ils rêvent de coucher avec les princesses.
Ils s’en choisissent une. La même. Dans le même bar.
Parce qu’ils aiment sa robe de Cendrillon.
Son sourire, ses rires, sa joie complice
et ça leur fait comme du magma doux
dans le coeur.

Alors ils veulent coucher.
Et pour coucher il y a des règles.
C’est ce qu’on leur fait croire.
Les marchands de fleurs, et nous,
les marchands de douceurs.

Avant de voir leur hôtesse
ils passent pour arriver les mains pleines.
C’est comme ça que je survis.

J’ai les yeux soba cha
Je sais ce que valent mes gâteaux.
La mer les rend mous.
Toujours de deuxième catégorie.

J’ai les yeux soba cha
et l’âme poivre-sel


20 septembre 2011

Dîner seul

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 8:52

En sang

Je n’ai toujours pas d’enfant.
Mes souvenirs.

Nous en avons pourtant prié, des dieux
au temple
au sanctuaire
à chaque fois que nous passions devant Jizo sama,
les dimanches où nous marchions ensemble, dans la ville,
à l’automne et au printemps.

L’hiver, il faisait toujours trop froid pour toi.
L’été, il faisait toujours trop chaud pour toi.

Cet été, je n’ai pas eu chaud.
Cet hiver, je n’ai pas eu froid.
Juste mal.

Je lave ta pierre tous les jours.
A six heures.
Quand les mères du quartier se réveillent
pour préparer les bento.

L’odeur de l’encens ne me quitte pas

Une branche de pin est tombée tout près de moi
hier matin.
Au passage du typhon

J’aurai voulu qu’elle tombe
plus près

L’odeur de l’encens ne me quitte pas

Mes journées passent,
blanches.
Les clients m’invitent parfois.

Un restaurant s’est ouvert à 300 mètres.
C’est un petit jeune de 35 ans.
Son misoshiru est aussi bon que le tien.
J’ai du mal à l’avaler.
Le restaurant est encore vide.
J’espère qu’il ne fermera pas.

C’est le soir que j’y pense
aux branches de pin
qui tombent
au passage des typhons.

Le soir au moment du dîner.

Manger seul le matin
manger seul le midi
c’est doux.
Comme aiguiser mes lames.

Mais dîner seul.
Dans le silence noir de tout sourire
dans l’asphyxie des petits mots et des frôlements
ceux qui rendent fiers
d’avoir mangé seul le matin
seul le midi
d’avoir aiguisé les outils
d’avoir rangé les outils

Mes pouces jouent avec le bout usé de mes doigts.
Ils ne remplacent pas tes paumes.

J’ai maigri

L’odeur de l’encens ne me quitte pas

Et c’est l’attente, après le dîner,
de la nuit

L’odeur de l’encens ne me quitte pas


 
Articles récents :