19 février 2011

Quand Salah Stétié récite

Filed under: Salah Stétié — Stéphane Barbery @ 7:52

Salah Stétié, Kyoto 2011 : La complicité et l'amusement

Le Balcon de Charles Baudelaire, enregistré au Tenryu-ji


17 février 2011

Salah Stétié, Rivage de Pount

Filed under: Salah Stétié — Stéphane Barbery @ 21:57

Salah Stétié, Kyoto 2011 : Henriot: "j'étais fier pour la France"

« Je viens à vous du rivage de Pount… »

à Kyôto


5 février 2011

L’impossible accueil du fils par le père

Filed under: Accueil — Stéphane Barbery @ 9:44

Sen no Rikyū, Jukoin

Pourquoi sommes-nous surpris quand notre âme est accueillie, adulte, par un ami, un pays, un inconnu, un art, dans le thé ?
Pourquoi les pères, eux qui en ont tout le loisir, accueillent-ils aussi rarement la singularité des fils ?

Suggestion : parce que la relation père-fils n’est pas une relation engageant l’accueil de l’âme.

Que veut le père, qu’attend le fils ?

Le fils requiert du père un mode d’emploi de la vie. Le père, quoi qu’il fasse, tâche de transmettre le fardeau de la lignée.
On n’est pas loin d’une relation dealer/junkie existentielle. A l’insu lucide de leur plein gré.

Or l’âme s’accueille hors demande : l’âme ne peut être véritablement accueillie que par un indifférent à la lignée.

Par des enfants ou une oeuvre, nous cherchons à laisser une trace.
Une descendance. Une transmission.
: on ne choisit pas d’être un animal social mémétique.

Le pouvoir ou à tout le moins ses signes nous attirent.
On pressent que du sommet de la pyramide, on transmettra mieux.
Son nom, sa trace, son patrimoine.
: on ne choisit pas d’être un primate.

Les sociétés proposent de nombreuses voies pour atteindre ces objectifs.
Le père de famille, l’artiste, le patron, le philosophe, le politique, le sportif, le religieux, le médecin, le divertisseur, le savant, l’animateur, le libérateur, le bienfaiteur.

-› En Occident, les petits malins court-termistes cibleront l’animateur, le sportif, l’amuseur.
-› Les vrais petits malins qui voient à l’échelle d’une vie savent que le grand patron milliardaire est aujourd’hui celui qui détient le pouvoir le plus grand. Bien plus de pouvoir effectif qu’un chef d’état.
-› Les vrais vrais petits malins savent que le grand patron milliardaire sera vite oublié par les livres d’histoire qui mentionnent au moins toujours le nom du politique et du libérateur.
-› Les vrais vrais vrais petits malins savent que l’humanité retient mieux cent ans plus tard le nom du savant découvreur que celui du président.
-› Les vrais vrais vrais vrais petits malins savent que les siècles se souviennent mieux de l’oeuvre du grand artiste que des découvertes obsolètes du savant.
-› Les vrais vrais vrais vrais vrais petits malins savent que les artistes même de génie sont tout de même considérés comme des divertisseurs de longue durée et que la position la plus respectable sur mille ans est celle du philosophe, plus encore que celle du religieux. Le religieux en effet, fût-il bienfaiteur fondateur, repose sur un tiers invérifiable, dieu, dont l’unité et les caractéristiques sont disputées géographiquement, historiquement, alors que le philosophe s’adresse lui à l’universel, à l’intemporel.

-› Les malins authentiques, lucides sur leur potentiel mais aussi soumis au diktat de la norme sociale, naturellement pères de famille, ont validé que cette quête mémétique est vaine et que des enfants constituent la réponse naturelle de bon sens à l’appel de notre ADN. Ils ont accepté que nous serons de toute façon oubliés, qu’aussi virtuose soit notre style notre langue sera morte en quelques générations. Que le philosophe n’est que le journaliste de son temps, un sous-produit de l’histoire. Que seul compte non pas demain mais maintenant. Que le bien que tu fais n’aura pas plus de poids au fil du temps que ton statut de victime. Que ce qui compte dans le maintenant, c’est d’être entouré d’amour et d’affection, d’avoir un corps sain, une sexualité heureuse, un environnement chaleureux qui inspire, de petits plaisirs simples ou raffinés, partageables, de la joie dans le quotidien d’un faire libre, l’honneur de prendre soin de ceux dont on a la responsabilité, la dignité de contribuer à sa mesure à rendre le monde plus beau, meilleur, plus juste.

Mais voilà. Comment arriver à ce but. Comment trouver la joie optimisée pour notre âme.

Nous nous posons rarement ces questions.
Nous cherchons juste comment vivre nos jours.
Nous cherchons quoi-faire.
Nous cherchons que-faire.
Nous cherchons un programme à exécuter.
La fiche de poste de notre vie.
Nous cherchons à être bons.
De bons enfants. Obéissants. Fiables.
A montrer que nous savons remplir notre office.

Nos vies pathétiques et tendres : voilà l’effet de la néoténie.

On ne choisit pas d’avoir une enfance.

On ne choisit pas non plus sa génération.

Car cette quête mélancolique de plan de vol est aussi aujourd’hui l’effet du deuil blanc, de l’abrutissement vide de notre époque.
Une époque sans ennemi.
Sans projet. Sans destin.
Une époque de l’ennui.
Sans illusions aussi.
Ce qui est toujours mieux que d’en avoir de mauvaises.
Une époque lucide, s’anesthésiant dans le divertissement, parce qu’il serait idiot de refuser la jouissance flash, hypomaniaque, gratuite, antidépresseur parfait pour une existence sans dessein.
Une époque adolescente, où la surenchère vulgaire, la transgression ordurière, est la seule façon de montrer son courage quand aucun père ne viendra jamais vous gifler, quand aucun vieux ne viendra, d’un regard, vous placer face à votre honte.
Une époque sans père.
Sans père de famille. Sans père fondateur.

Nous avons un besoin vital de savoir quoi-faire.

La possibilité de pouvoir tout faire ou presque nous angoisse. La possibilité de pouvoir choisir tout et n’importe quoi sur la carte du destin nous fige. Nous ne voulons pas choisir, mais accomplir. Accomplir une tâche, facile ou noble, qui nous convient, qui donne du sens aux jours, qui nous place dans une lignée.

Les enfants adoptés, les enfants nés sous X, ceux qui apprennent que celui qui les a élevés n’est pas leur géniteur, nous montrent, dans leur quête brulée, à quel point ce besoin est puissant, fondamental, qu’il est question de vie ou de mort.

Le père est celui dont nous attendons qu’il éteigne cette soif.

Le père est celui qui montre quoi-faire.
C’est sa fonction.
S’il ne savait pas quoi-faire, il ne serait pas père.
Le père est un sensei : 先生, né avant. Il doit savoir.
On suppose en effet logiquement que s’il ne savait pas quoi-faire, la vie ou la morale ne lui auraient pas permis de prendre la responsabilité d’engendrer. Que s’il est arrivé jusque là, c’est qu’il a su, qu’il sait, qu’il a dû recevoir et exécuter suffisamment d’instructions : son âge valide un mode d’emploi.
Même absent ou hostile, un père, par son seul vécu, nous instruit de notre destinée.

Pour placer le fils immanquablement dans la double-contrainte invraisemblable qui tend au point de rupture. Simultanément :
- honorer le père en le laissant à sa place, supérieure : se soumettre au patrimoine
- venger le père en réalisant, en substitut, ce qu’il n’a pas accompli et tenir ainsi sa place : renflouer le patrimoine
- dépasser le père car c’est la nature du désir que de considérer toute limite comme un défi : ajouter au patrimoine

Le père accueille donc le fils dans l’injonction impossible : reste-à-ta-place / prends-ma-place / dépasse-moi

Hormis s’il est haïssable ou danger insécurisant, éventuellement pour l’éloigner de la mère dont l’accueil spécifique – évoqué dans un autre texte – conduit le fils à la considérer sienne, personne ne veut tuer le père. Juste résoudre l’injonction impossible.

La mort du père est la solution qui facilite la réalisation du double-bind qu’il appelle : une fois le père mort, il est moins difficile de le dépasser, en accomplissant, dans l’angoisse de la transgression du commandement du premier temps, sa demande.
Moins difficile car la blessure de relégation du papa, son animosité, même fière de sa descendance, ne se montrent pas dans les yeux d’un mort. Parfois pourtant elles se montrent en rêve.
: on ne choisit pas d’avoir une enfance.

Les pères accueillent au monde dans cette culpabilité. Dans ce faix encreux, patrimonial, que les générations se transmettent comme une maladie.
Oblitérant ainsi la possibilité de l’accueil de l’âme.

Le non-accueil du père, c’est donc une réception dans un destin, dans une lignée de programmes à accomplir, une hospitalité dans l’entreprise familiale et sa culture d’entreprise, dans une secte. Ce n’est pas un accueil : c’est une incorporation, un endoctrinement.

Mais aujourd’hui, les authentiques patriarches sont rares.

Le plus souvent, l’enfant se rend compte que son père est toujours le petit garçon qui applique le programme de son propre père. Le programme de papa est habituellement fermé, limité, pas toujours compatible avec notre nature. Le fils, déçu, scandalisé, abasourdi par sa découverte, se tourne alors vers les anciens de la lignée qui ouvrent davantage de possibles dans les options de destinée.

Les vieux pères morts de la lignée, du moins ceux qui ont laissé un souvenir positif, sont de bonnes références accueillantes pour l’imaginaire des fils. Avec eux l’injonction paradoxale « reste-à-ta-place / prends-ma-place / dépasse-moi » est libérée de son intenable impossible. Comme nous ne connaissons pas les aïeux de nos aïeux, nous imaginons ces derniers, non comme les fils qu’ils sont – et qui se sont dépatouillés comme ils ont pu avec ce qu’ils ont reçu – , mais comme d’authentiques fondateurs, des modèles d’accomplissement qui nous enjoignent à devenir ce que nous sommes.
Le fils croit entendre l’aïeul lui dire : deviens un aïeul.

Et dans cette reconstruction imaginaire, le fils peut éventuellement élaguer l’arbre de la lignée à sa convenance et accueillir son âme singulière, se construire un mode de vie en harmonie avec son corps, ses aptitudes uniques, indépendantes de son enfance et de sa famille, se construire un mode de vie en harmonie avec son enfance et sa lignée.

C’est sans doute la raison pour laquelle les sensei qui comptent dans notre vie sont le plus souvent des figures d’ancien, de patriarche mais pas des pères. Des hommes. Parce que les femmes, même fondatrices, même sensei, ne font pas, quand bien même elles auraient été placées par leur papa en position de fils, l’expérience intense spécifique du fardeau de l’intenable injonction père-fils et de la lignée. Et parce que ce sont les hommes qui attendus en position de père sont dans la position de dire quoi-faire, d’autoriser un possible dans le mode d’emploi de la vie.

Le père demande au fils.
Le fils demande au père.
Or l’expérience de l’accueil surgit en dehors de toute demande.
L’accueil, c’est ouvrir les yeux sur ce qui est là. Juste : là.
Ce n’est pas voir ce que l’on demande à voir.
Ce n’est pas voir ce que l’on nous demande de voir.
C’est voir ce qui est là.
Comme l’arbre, là, en face de soi derrière la fenêtre, voir l’arbre, là, unique, en nous.

Bien sûr nous n’échappons pas à l’enfance, à la lignée, à la soif du quoi-faire.

Notre arbre intérieur se révèle à nous avec pour toujours des formes tourmentées, pliées, contraintes de bonsai. Ou aux limites de l’épuisement quand on a tenté de faire pousser un momiji dans le désert, un manguier sur les alpages.
L’accueil de l’âme, c’est voir l’arbre, les formes taillées de ses branches maîtresses, l’environnement dont il a besoin pour devenir ce qu’il est : le climat, l’ensoleillement, l’espace, l’éventuelle protection contre le vent, la nature du sol, la faune et la flore mitoyennes adaptées, l’entretien requis ou son absence.

L’accueil de l’âme est naissance à soi. Interstitielle, précaire, qui luttera ensuite, comme une fugue, avec les rengaines de l’enfance et de la lignée.

L’accueil de l’âme, c’est ouvrir en soi un espace du quoi-faire dans le projet de soigner son arbre, de ne plus le trahir, de ne jamais plus le trahir : d’en prendre soin, toujours.
Au risque de la solitude, de l’excommunication familiale, de la déception de l’attente paternelle.
Ce risque, qui laisse des bleus, est la seule assurance d’un cheminement vers la joie. Le pré-requis pour accueillir véritablement le monde et le beau. L’amour aussi, dans l’accueil d’un autre qui nous accueille.

Sans une main qui reste toujours en contact avec notre arbre, nous sommes invisibles. Nous flottons comme des fantômes malheureux, de mauvaises copies de mauvais faussaires. Nous sommes des fakes. Nous le sentons. Nous le savons. Nous mordons à la gorge ceux dont le regard nous expose à notre fakitude. Nous sommes dans la haine. De notre trahison. De notre arbre. Du monde qui pourrait nous démasquer. Nos émotions du monde, du beau, de l’autre, mêmes justes, sont recouvertes d’une glue de fake. Nous nous écoeurons et appelons la mort, le rien, le froid. Le rien ou l’incendie, pour cramer toute forêt, annihiler tous les non-fantômes. Nous sommes invisibles pour ne pas voir notre honte, invisibles pour escamoter notre arbre.

L’accueil de l’âme implique la fidélité. A soi. Dans une vie de tentations et de mauvaises habitudes.
Ou la haine de soi si l’on ne peut pas ne pas se trahir.

La demande des pères nous pousse vers l’invisibilité fantôme. Notre besoin d’un quoi-faire, nous attire vers le fake.
: l’enfance crée une inertie du malheur.

Mais parfois le père a accueilli son âme.

Régulièrement, c’est en devenant père qu’il s’autorise à s’accueillir. Devenir père est un autre moyen pour lui de résoudre la requête impossible dont il a hérité et, cette tension soulagée, il peut investir des ressources vers lui-même.

Régulièrement, le père n’attend que cela de son fils : qu’il l’accueille. Et comme l’enfant a encore le regard candide, il voit l’arbre et répond à la demande. C’est simple pour l’enfant de répondre à cette demande. L’arbre est là. Juste là. Devant les yeux. Il suffit de le regarder : il est là. Mais en répondant à la demande d’accueil de papa, il se perd. Parce que si papa ne voit pas son arbre alors c’est qu’il ne sait pas quoi-faire. Qu’il n’a pas le mode d’emploi. Qu’il ne peut pas remplir sa fonction d’instructeur. En accueillant son père, le fils devient orphelin et entre dans la quête brulée d’un quoi-faire que son père ne lui aura pas fourni.

Régulièrement aussi, le père s’accueille pendant l’enfance de son fils qui sera alors pour toujours dans sa vie bercé par deux musiques différentes, incompatibles.
Dans la première musique, quand le père ne s’est pas encore accueilli, il n’est question que du fardeau de la lignée, de l’être-fils, de l’être-fantôme du père. C’est une musique de l’aliénation et du devoir. Une musique spectrale, triste, sombre, fake.
Et puis survient un événement transformant. Dans son travail ou sa vie privée. Le père rencontre un vrai et bon sensei. Il peut simplement grandir, passer un certain âge. Il peut rencontrer l’amour, simplement décider qu’il ne peut plus supporter d’être malheureux davantage avec la mère de ses enfants, et divorcer. Il accueille son âme, en adulte, et les couleurs de la mélodie de son âme rayonnent alors, vacillantes, dans toute son existence. L’enfant qui voit l’arbre le voit sortir de sa transparence. Voit l’arbre devenir sain – ou chanceler d’un tel bouleversement. Le changement de musique, surprenant, est difficile à intégrer pour le fils. Le mode d’emploi de la vie voit apparaître de nouvelles pages, de nouveaux principes régulateurs, parfois en conflit avec les précédents.
Cette cacophonie est une chance. Elle est incommensurablement préférable à la seule musique fantôme. Le mode d’emploi contient désormais en effet l’autorisation la plus précieuse : celle de pouvoir s’accueillir.

Quand viendra l’heure, le fils saura utiliser ce sésame.

Pères, pour permettre à vos fils de s’accueillir : accueillez-vous.


31 janvier 2011

Atelier Poésie, mardi 8 février 2011, Yoshida Yama, 14h30 : Salah Stétié

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 12:24

Salah Stétié, Yoshida, Inari

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

Texte étudié lors du prochain atelier : Raucité de Salah Stétié

*

3 – Raucité

Au sommet de la vague il y a la frange
Du soleil et les équilibres du sel

Mille épées dans le nid brûlé à vif
Les oiseaux ont disparu du ciel

Uccelli ! Autour de vous l’éclat
Du lieu sans clé avec ses chambres de verdure

Puis soudain comme un peu de sang dans le jour
Les rochers, les cris durcis, la raucité

*

Salah revient à Kyôto.
Tout contact avec Salah donne la sensation que la colonne vertébrale de notre âme est redressée.
On se prend à se tenir droit avec plaisir. Avec fierté.
Les mots du français retrouvent le goût qu’ils avaient quand on découvrait la poésie, adolescent.
Croiser Salah, c’est entendre plus fort, l’appel autrement aujourd’hui étouffé de la beauté. Etouffé au point qu’on doute de son existence.

L’homme vert, Khidr ou Khisr, est en Islam le compagnon de route des voyageurs de terre ou de mer, un passeur d’hommes et un passeur d’âmes. (…) Les caravaniers perdus dans les immensités sans fin l’invoquent à l’heure du grand péril, les marins égarés sur la mer le supplient à l’instant du grand tourment : il est celui qui lève les doutes et qui sauve. (…) Ce guide spirituel, ce passeur de gués et des isthmes, ce libérateur des ensablés, cet affranchisseur à la main verte, ce médiateur, c’est par lui, assure la tradition, que verdoie ce qui en nous est désert et que s’éclaire ce qui de nous est désir.

(in Réfraction du désert et du désir, Babel Editeur, Mazamet 1994. Cité par Yves Leclair dans le numéro spécial de la revue Nunc consacré à Salah Stétié.)

Salah est plus qu’un Khidr. C’est un homme émeraude.

Liens :


23 janvier 2011

L’Accueil de la couleur du temps dans le thé

Filed under: Accueil,Voie du thé — Stéphane Barbery @ 7:57

Retirer l'absence

「 茶道 = 迎 (魂・実・美)
La voie du thé est triple Accueil : de l’âme, du monde, du beau. 」

Dans une chashitsu identique, le monde d’une aurore d’été, d’une sieste d’hiver ou d’une nuit de tsuyu ne sont pas les mêmes mondes.
L’âme amoureuse, en colère ou endeuillée, d’une même personne, n’est pas la même âme à accueillir.
L’accueil du beau, lui, est un phare intemporel, indépendant des modalités spécifiques de rencontre et d’humeur d’une cérémonie. Un phare dont le maître s’approche doucement au fil de l’éducation de son goût, de ses connaissances et de la maîtrise de tous les registres pianistiques de sa technique.

Pour accueillir le monde et l’âme, le maître de thé ne pourra donc jamais répéter à l’identique une cérémonie qui aura pu fonctionner dans le passé. Pour accueillir, il doit accueillir l’ici et le maintenant de la cérémonie. Il doit accueillir non simplement l’âme spécifique de son invité mais également l’état d’esprit, l’état émotionnel spécifique de cette âme au moment de la rencontre.
Cette modulation psychologique est triple : accueil de l’état spécifique de l’invité, accueil de son propre état spécifique comme accueillant (fatigué, coupable, honoré, tendre, étranger, …) et accueil de l’état spécifique de sa relation à son hôte (proche ou lointaine, sereine ou perturbée).

Bien sûr la structure profonde de l’âme du maître de thé et de celle de l’accueilli, la nature de leur relation, indépendantes des variations de l’instant, produiront les caractéristiques dominantes de la rencontre.
Si Bach se met au clavier, il composera du Bach.
Si Chopin se met au clavier, il composera du Chopin.
Et leurs musiques seront identifiables dès les premières notes, quel que soit le moment de leur vie, la saison, l’heure où ils jouent, quelle que soit la personne pour laquelle ils jouent.
Et aucun des deux ne jouerait un air de requiem pour accueillir une jeune femme séduisante ou une danse insouciante pour accueillir un ami dans la peine.

La difficulté dans la voie du thé vient du fait que le protocole ne dispose pas des mêmes richesses et libertés d’expression qu’un piano. Le protocole du thé doit rester un cadre stable, un repère fixe pour permettre l’entrée dans le sanctuaire de la transe. C’est dans la subtile interprétation musicale du protocole que repose l’accueil de l’état spécifique des âmes et de la relation.

Une jeune femme qui aurait régulièrement accueilli son amant dans le thé d’une façon amoureuse et légère, échouerait et trahirait la voie si elle tentait d’appliquer cette ambiance passée dans une nouvelle cérémonie qui aurait pour fonction de laver le coeur du couple après une journée de tensions.
Pourtant elle servirait le même thé. Elle déploierait la même chorégraphie.

Le maître de thé montrera son art en identifiant l’humeur des âmes présentes lors de la cérémonie (et pas uniquement leur nature profonde), la tonalité de leurs relations. Son intervention sera guidée par ce qui seule donne du sens au thé au-delà de l’accueil, la bienveillance : apaiser, sécuriser, rendre confiance, abluer.

Un premier moyen simple consiste bien sûr à choisir avec soin les objets de la cérémonie. Notamment, pour ce qui est du plus évident, l’arrangement du tokonoma : en faisant parler les fleurs, par l’explicite du zengo de la calligraphie, par les implicites subtiles d’un objet.
Par le choix des notes d’un encens : mystique, réconfortant, ou léger.
Par le choix du bol où se poseront les lèvres.
Le choix du récipient d’où sera tirée l’eau pure.

Mais peut-être le maître ne sera pas en situation de choisir ces éléments.
Peut-être, débutant, ne possède-t-il qu’un set unique dans son appartement occidental.
Peut-être est-il en voyage, chez un ami, en visite à l’hôpital.

Alors, il ne dispose que de son corps. Du souffle, des mouvements de son corps.
Pour une chorégraphie aux formes fixes.
Alors il joue du temps.
Il accueille la couleur du temps.
Le temps du temps.
Son poignet se fait vif ou ralenti x16
Il accueille la vibration de la micro seconde.

Et si la couleur est froide, il la réchauffe.
Est-elle incandescente, il l’apaise
Fatiguée, il l’énergise.
Tendue, il la berce.

Il danse et harmonise sa danse à la couleur du temps.
Il danse et conduit l’accueilli au point de contact
où l’humeur ne compte plus
où la porte des variations est passée
il danse et conduit l’accueilli au point de l’accueil

du monde, du beau, de l’âme


 
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