
Je suis économiste.
Enseignante-chercheuse.
Mon contrat est renouvelé tous les six mois.
Nous sommes trois ex post-docs à nous battre
pour mon contrat.
J’ai publié moins mais des articles plus importants.
J’ai eu le poste car je suis l’amante
d’un des titulaires.
Il est marié.
Il ne quittera jamais sa femme et ses enfants.
Pour des raisons fiscales.
Ma famille me fait souffrir.
Ca me créait des boules d’angoisses.
Jusqu’à la révélation.
Il y a deux ans,
j’ai rompu mes fiançailles avec quelqu’un
qui ne m’aimait pas.
Pour le reste,
il aurait pu faire un bon mari.
Ma famille ne me pardonne pas.
Elle ne me pardonnera même pas si je me marie un jour.
Peut-être le jour de la naissance de mes enfants si j’en ai.
Je n’ai pas ce désir.
Ma mère sait pour ma relation actuelle.
Où je suis heureuse.
Il m’aime.
Prend soin de moi.
Nous nous accordons sur tout.
Mais il ne divorcera pas.
Ma mère m’appelle tous les soirs.
Pour que je le quitte.
Elle veut que j’appelle ma tante.
A qui elle en a parlé.
Qui m’a agressée silencieusement
pendant tout le repas
du nouvel an.
Ma mère me demande d’appeler ma tante
pour que je m’excuse
auprès d’elle
de lui causer du souci.
On me demande de m’excuser
de faire le choix d’être heureuse.
Ma mère m’a hurlé au téléphone :
« Heureuse ça n’est rien.
Ca ne dure jamais.
Je ne te souhaite pas d’être heureuse
Je te souhaite d’être stable.
Avec un mari stable, des enfants,
et éventuellement,
si tu as suffisamment de temps
après t’être occupée de tes enfants,
avec un emploi stable »
« Stable ».
Le mot m’a fait ding.
Je suis spécialiste
des stratégies de stabilité des changes
Mon angoisse a disparu
totalement
quand je me suis regardée
en économiste.
Ma famille est une coopérative.
Elle doit récupérer ce qu’elle prête
ce qu’elle investit.
Elle a investi sur moi.
Dans mon éducation.
Beaucoup.
Alors que je suis une fille.
Alors que j’ai choisi l’enseignement
et la recherche
et pas le secteur privé
où je pourrais obtenir facilement
un contrat de titulaire
et où il est plus facile de rencontrer de bons partis
de futurs grands cadres.
J’ai compris que je ne pourrai jamais
rembourser totalement ce prêt.
Parce qu’on m’a expliqué que mon éducation
a été payée par le travail
de ceux qui se sont épuisés
pour reconstruire le Japon.
Epuisés à tomber debout
comme les étudiants de l’Ekiden du nouvel an
qui s’écroulent sur le sol
une fois le relais transmis.
Que je travaille depuis toujours,
aussi dur que mon père a travaillé,
que les conditions de l’emploi soient
infiniment plus difficiles que les siennes
ne compte pas.
Comme je ne suis pas active de l’après-guerre
je ne serai toujours qu’une profiteuse
qu’une enfant gâtée.
Auparavant, à mes parents,
leurs parents ont dit
qu’ils seront toujours des profiteurs
des enfants gâtés
car ils n’auront pas été adultes
pendant la guerre.
Je me demande comment on a justifié leur dette sans issue
à mes grand-parents ?
La famille-coopérative est une compagnie d’assurances.
Il n’y est pas question d’amour.
Son rôle est seulement d’être là en cas de problème.
On investit dans les enfants car ils seront là
pour s’occuper des vieux.
Les riches aident ceux dans le besoin.
La coopérative cherche son point optimal
dans son absence d’activité
quand chacun est en surplus
qu’il ne dépend de personne
qu’il ne risque pas de faire appel à la caisse commune.
L’amour et le bonheur
ne sont pas des sujets familiaux.
Le devoir familial de chacun est d’être stable.
De garantir aux autres sa stabilité
et la descendance de la coopérative.
Pour libérer l’esprit de tous.
Une fois l’esprit libéré,
chacun retourne à la paix de l’ignorance
se moque sans remords de ce que les autres deviennent
leur vie, leurs passions.
L’esprit libéré, chacun ignore les autres
y compris frères et soeurs
avec qui l’accord ne s’est jamais fait
avec qui on ne partage au fond
rien
si ce n’est de la rancoeur
quand ils ont été aimés
plus que nous
Je ne quitterai pas mon amour marié.
Je ne rentrerai pas dans le privé.
Je ne fais pas le choix de l’instable.
Je fais le choix de ne pas me trahir.
Ma mère me dit que je ne suis qu’une profiteuse
car si il m’arrive quoi que ce soit
ils seront obligés de m’aider
que ne pas se trahir en en faisant payer le risque aux autres
c’est une trahison
Je ne leur demande rien.
Je ne leur demande plus rien.
J’ai compris.
J’ai compris que j’étais angoissée parce que j’essayais de négocier.
J’étais prête à me plier à la demande de la coopérative
qui a la sensation de perdre son bien
pour acheter leur soutien
si mon amour me quitte
si mon contrat s’éteint
et pour ne pas passer pour l’ingrate
que je ne suis pas
Ma mère n’est pas méchante.
C’est une suiveuse.
Sa soeur la manipule comme elle veut.
Ma tante, elle, c’est une méchante.
Pleine de haine noire
pour qui ne se trahit pas
elle qui s’est toujours trahie.
Ma mère aussi
s’est toujours trahie.
La coopérative, c’est la trahison.
Trop cher