8 janvier 2011

Gueule cassée

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:13

Signé, la neige

« La neige sur mon théier
me fait un goût
sur la langue »

je ne me force pas
ca me vient comme mes relents
tout seul

Je ne vais pas durer longtemps
c’est sûr
Mes cicatrices à la gorge
me donnent l’année

J’ai toujours été laid.
Pas un peu laid
non
vraiment laid à faire peur aux enfants

D’ailleurs
des enfants
j’en ai pas

J’ai une gueule cassée
la gueule des méchants
celle qui te rend méchant
ou te casse
si tu n’es pas con.

Alors imagine
une gueule cassée
émaciée par un cancer
et le jackpot d’une trachéo

Ca ne va pas durer bien longtemps
c’est sûr

Je vends des bento
des bento de luxe
pour les grandes réunions de bourgeoises
des écoles de thé

Je gère la file d’attente
de la pièce du temple
où elles mangent
leur bento

Ils sont vraiment bons
nos bento

Avec les copains du travail
on est tous vieux
on est tous moches
avec la même affabilité
que des yakuza

Si on ne vendait pas
des bento de luxe
on irait probablement secouer
de mauvais débiteurs

J’aime bien leur faire peur aux bourgeoises
parce que dans leur kimono
elles sont souvent vieilles
plus très fraîches
pas spécialement élégantes
et pipelettes du vide
à donner envie d’avoir une
trachéotomie des oreilles

Les vraies
Les vraies riches et belles
belles et raffinées
qu’elles soient à marier
mère de deux enfants
ou grand-mère de quatre petits enfants
elles,
elles font mal.
Elles font comme la neige sur un théier
un goût sur la langue

Elles, j’aimerais ne pas leur faire peur

Quand il y en a une
je me retourne
en faisant semblant de regarder les momiji

Elles,
elles ne détournent jamais la tête comme les autres
Si elles me voient
elles croisent mon regard qui fuit
et me sourient
avec le sourire juste
qui dit qu’elles savent que ce doit être dur
mais qu’elles ne m’en veulent pas
de les exposer à ça

Mon âme ressemble à leur kimono

troué

Plus pour très longtemps.

C’est sûr


7 janvier 2011

Kannon

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 6:35

L'écriture des mains

Maman est morte
Je ne la vois plus beaucoup

J’aimais mieux quand elle était là
baba me dit que si je suis la meilleure des petites filles
et si je prie tous les jours avec l’encens
devant le butsudan
je la verrai peut-être

tous les jours je fais de toutes mes forces
pour être la meilleure des petites filles.
C’est moi qui mets le riz pour maman
devant le butsudan.

Elle ne le mange jamais.

J’aime bien le butsudan
il est tout en or à l’intérieur.
Il a une jolie lumière
Il brille
Il est tout neuf

baba, elle est toujours calme.
papa lui, il parle toujours tout le temps.

sauf quand il sculpte.
Quand il sculpte, son visage ressemble à Amida Sama.
J’aime bien Amida Sama.
C’est le chef.
Le chef des bouddha.
Plus tard, je me marierai à un chef qui sera
aussi gentil qu’Amida Sama

Je connais le nom de toutes les statues
que papa sculpte

J’aime beaucoup Yakushi
c’est le préféré de maman

maman, avant qu’elle soit morte,
elle priait toujours Yakushi.
je me souviens très bien.
Yakushi c’est le médecin des bouddha.
Mais il ne fait pas de piqûres.

papa, il a sculpté pour maman un grand Yakushi
Ses mains, elles sont plus grandes que mes mains

papa a bien réussi les plis de la robe
quand je me marierai
ma robe elle aura autant de plis que la robe de Yakushi

Ma préférée c’est Kannon
la Kannon que papa m’a offerte pour mon anniversaire

Elle est à côté des autres mais c’est ma statue
j’ai le droit de la toucher

elle sourit

Kannon, c’est la maman des bouddha
Elle ressemble beaucoup à maman

à ma maman comme sur la photo
où elle est en vacances
pour se reposer de leur mariage
à Hawai
avec papa

quand je dessine un soleil
je lui fais le même sourire


6 janvier 2011

Fortune cookie

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 5:58

Fortune cookie

Je suis un méchant
un salaud
j’aime faire du mal aux autres
Je n’y peux rien
c’est ma nature

je me contrôle
mais pas sur tout

Je vends des gâteaux à Fushimi inari
des fortune cookies
je les fabrique
devant les crétins de touristes
et les abrutis de pèlerins

je me brûle les doigts.
Il y en a qui se plaignent
moi j’aime me brûler les doigts
- que je ne me lave jamais -
car j’aime sentir ce que les autres sentent
quand ils ont mal

Dans la rue, on est deux à faire des fortune cookies.

C’est des trucs dégueulasses.
Durs comme de la caillasse
qui casseraient les dents à un chien.

Ca a la couleur de la merde.
Un vague goût sucré.
Pas trop
on y va mollo sur les ingrédients qui coûtent.

Même la forme est moche.
On dirait un bout de viscère.
Ou des cuisses d’obèse.

C’est une honte le prix qu’on fait payer ça.
J’aime bien cette honte.
Elle me fait un beau sourire quand j’encaisse

Quand j’encaisse, j’ai mon sourire de niveau 3.
Celui qui signifie ouvertement « quel crétin, quel abruti ».

Quand je rends la monnaie, je le fais avec mon sourire
de niveau 2
celui qui essaye de bien huiler le fait
que je tente de gruger l’étranger
à qui je parle toujours rapidement et fort
en lui balançant les pièces
et en hurlant « irrashai, irrashai » en regardant déjà
le prochain crétin, le prochain abruti

Si quelqu’un a la force
de discuter le rendu de la monnaie
je prends mon beau sourire numéro 1
bien rayonnant
sans m’excuser
en ronchonnant de perdre du temps
pour lui montrer à quel point ça m’amuse
d’avoir essayé de le voler davantage

Mon sourire de niveau 0
il est tout intérieur.
Je le fais 360 jours par an.

Pendant les 5 jours du nouvel an,
je m’abstiens.
Parce que je suis méchant mais pas con.
Au nouvel an, c’est des pèlerins qui reviennent.
Tous les ans.
Faut les choyer pour qu’ils reviennent
en emportant leurs paquets de souvenirs
de viscères crotte-pierreuses.
Tous les ans.

Pendant ces cinq jours
je mets les papiers de bons présages
dans les fortune cookies :
les papiers de
grand bon présage
moyen bon présage
bon présage
petit présage
un seul papier de mauvais présage
et un seul papier de grand mauvais présage
comme c’est la coutume.

Mais le reste du temps
ceux qui viennent à Fushimi
ne reviendront pas.
Alors j’ai mon grand sourire de niveau 0
intérieur
à chaque fois que j’insère
le papier de grand mauvais présage
dans chaque caillou merdeux

C’est bon de m’imaginer leur tête
quand ils les partageront en famille
en faisant des miettes partout
pour ouvrir
avec cette petite excitation du billet de loterie
leur boîte à horreur

C’est bon de m’imaginer leur gloup
et leur sourire crispé
leur « c’est pas grave » inquiet
leur tentative d’en rire
et de reprendre un autre
éclate-dents
et leur tête
la deuxième fois
et leur cri intérieur
« je suis maudit, je suis maudit ! »

C’est bon de m’imaginer
leurs enfants qui pleurent
leur jalousie
pour celui d’entre eux qui aura eu
l’unique « petit bon présage » du paquet
que je glisse
pour leur faire croire que ce n’est pas une erreur
mais bien le sort
qui leur a destiné
les grands mauvais présages

Il n’y a qu’un truc qui m’ennuie.
C’est que ma méchanceté
va leur faire du bien.
Je ne parle pas des vrais
abrutis
des vrais
crétins
qui vont tout mettre en oeuvre
pendant un an
pour réaliser dans leur vie
la suggestion
de grand mauvais présage
trouvé dans un fortune cookie.

Eux, ils mériteraient même pas
d’approcher
mes démandibulateurs.

Non, je suis ennuyé
par la bienveillance involontaire
de l’effet de mes petits papiers
auprès de ceux
qui pendant quelques jours
ou quelques heures
le temps de contrecarrer
leur besoin de croire
vont appréhender avec plaisir
tout ce qu’il y a de bon
dans leur vie
de crétin ou d’abruti

Si ils ont acheté mes fortune cookies
Ils méritent pas


5 janvier 2011

Furtif

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 11:48

Les laisser descendre

Comme un drone de combat
Comme le bonheur
je suis furtif
je suis un kami

Je suis un « troisième rang »
en charge du concours de kanji
dans les temples Tenman-gû

Un « troisième rang »
n’a pas de nom
n’a pas de passé
n’a pas de forme

Je n’ai reçu l’autorisation d’utiliser la langue
que pour les limites spécifiques
de l’exercice de ma fonction.
Au nouvel an humain.

Je descends dans la main de leurs enfants
ça fait un joli bruit
que seul le plan kami
entend

Parfois un enfant l’entend aussi.
Mais comme je suis déjà
dans sa main
il n’est plus que le
kanji qui se trace
le pinceau qui danse
l’encre sur sa sente

il n’est plus que kanji,
clé fractale de son plan
kanji

Quand je remonte
l’enfant sourit,
baptisé,
et ça fait un joli bruit
dans le plan des kami

D’unité de temps en unité de temps,
on reçoit la consigne
d’une nouvelle charte sonore.
Alors le joli bruit change

Certains jolis bruits sont moins
jolis que d’autres.

Après la dernière consigne, un kami de deuxième rang,
qui a un nom,
m’a dit :
« eh le pachinko,
laisse bosser les autres en paix,
enferme-toi dans une grotte
clos l’entrée
et restes-y »

Un « troisième rang »
ça obéit toujours à un
« deuxième rang »

Je suis entré dans une grotte,
j’en ai pris tout l’informe
comme une gestation

Mes jolis bruits
de descente
et de montée
font un écho doux
dans l’encre
de la caverne

Un « premier rang »
qui était de garde
ce week-end kamique
est venu me voir

D’habitude, pendant leur garde,
les capitaines de la défense
restent au palais de la tour
et se connectent au périmètre
en pingant les pierres
et les vigiles de troisième rang

Mais ce kami qui a
un nom
un passé
une forme
un titre
une fonction
et les pouvoirs multiplans associés
qui me font trembler
aime
se promener
pendant sa garde.

« Eh ben mon esprit
tu as bien choisi ton endroit !
Elle est au courant Amaterasu Sama
que tu es là ?
Elle est importante tu sais
cette caverne, neh ?
Tu travailles en ce moment ? »
me demande-t-il entre deux jolis bruits

Je réponds en laissant mon informe
tracer des kanji kamiques

Il sourit, souffle un jet d’air avec son nez,
et me prévient qu’il va descendre avec moi

C’est un enfant à Kitano.
Kitano Tenman-gû

Il a froid.

Si on fait attention,
on perçoit l’odeur
des trois fleurs d’ume
(un blanc tout au nord du temple : une fleur;
un rouge tout à l’est : deux fleurs)
à travers la pestilence du graillon
de la matsuri à l’entrée sud.

Sa famille est modeste.
Elle a apporté ses propres pinceaux,
ceux utilisés depuis trois générations
pour le concours de calligraphie du nouvel an.

Il a la tête rasée comme un militaire.
Ca lui fait une bouille ronde
comme un hyperactif qui serait preums en sport

Sa grand-mère derrière lui
se souvient d’avoir été à sa place
et elle pense à son grand-père
à son kimono bleu
et ses geta de bois sombre

Le « premier rang »
et le « troisième rang »
sont dans la main de l’enfant

qui a entendu le bruit.
Tout le monde entend toujours
le bruit
quand un « premier rang » descend.
Il ne pourra jamais rien en dire
car il n’est plus que sa main

白梅
sa main trace
白梅
sa main trace
son bras trace
son épaule
son souffle
son coeur
son âme trace
白梅

Quand c’est fini,
il ne sourit pas.

C’est trop fort


4 janvier 2011

Hors de prix

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 9:35

Les familles venaient le dimanche digérer devant le mont Heian, au temple Entsuji

Je suis économiste.
Enseignante-chercheuse.
Mon contrat est renouvelé tous les six mois.
Nous sommes trois ex post-docs à nous battre
pour mon contrat.
J’ai publié moins mais des articles plus importants.
J’ai eu le poste car je suis l’amante
d’un des titulaires.
Il est marié.
Il ne quittera jamais sa femme et ses enfants.
Pour des raisons fiscales.

Ma famille me fait souffrir.
Ca me créait des boules d’angoisses.
Jusqu’à la révélation.

Il y a deux ans,
j’ai rompu mes fiançailles avec quelqu’un
qui ne m’aimait pas.
Pour le reste,
il aurait pu faire un bon mari.
Ma famille ne me pardonne pas.
Elle ne me pardonnera même pas si je me marie un jour.
Peut-être le jour de la naissance de mes enfants si j’en ai.
Je n’ai pas ce désir.

Ma mère sait pour ma relation actuelle.
Où je suis heureuse.
Il m’aime.
Prend soin de moi.
Nous nous accordons sur tout.
Mais il ne divorcera pas.

Ma mère m’appelle tous les soirs.
Pour que je le quitte.
Elle veut que j’appelle ma tante.
A qui elle en a parlé.
Qui m’a agressée silencieusement
pendant tout le repas
du nouvel an.
Ma mère me demande d’appeler ma tante
pour que je m’excuse
auprès d’elle
de lui causer du souci.

On me demande de m’excuser
de faire le choix d’être heureuse.

Ma mère m’a hurlé au téléphone :
« Heureuse ça n’est rien.
Ca ne dure jamais.
Je ne te souhaite pas d’être heureuse
Je te souhaite d’être stable.
Avec un mari stable, des enfants,
et éventuellement,
si tu as suffisamment de temps
après t’être occupée de tes enfants,
avec un emploi stable »

« Stable ».
Le mot m’a fait ding.
Je suis spécialiste
des stratégies de stabilité des changes

Mon angoisse a disparu
totalement
quand je me suis regardée
en économiste.

Ma famille est une coopérative.
Elle doit récupérer ce qu’elle prête
ce qu’elle investit.
Elle a investi sur moi.
Dans mon éducation.
Beaucoup.
Alors que je suis une fille.
Alors que j’ai choisi l’enseignement
et la recherche
et pas le secteur privé
où je pourrais obtenir facilement
un contrat de titulaire
et où il est plus facile de rencontrer de bons partis
de futurs grands cadres.

J’ai compris que je ne pourrai jamais
rembourser totalement ce prêt.
Parce qu’on m’a expliqué que mon éducation
a été payée par le travail
de ceux qui se sont épuisés
pour reconstruire le Japon.
Epuisés à tomber debout
comme les étudiants de l’Ekiden du nouvel an
qui s’écroulent sur le sol
une fois le relais transmis.

Que je travaille depuis toujours,
aussi dur que mon père a travaillé,
que les conditions de l’emploi soient
infiniment plus difficiles que les siennes
ne compte pas.
Comme je ne suis pas active de l’après-guerre
je ne serai toujours qu’une profiteuse
qu’une enfant gâtée.

Auparavant, à mes parents,
leurs parents ont dit
qu’ils seront toujours des profiteurs
des enfants gâtés
car ils n’auront pas été adultes
pendant la guerre.
Je me demande comment on a justifié leur dette sans issue
à mes grand-parents ?

La famille-coopérative est une compagnie d’assurances.
Il n’y est pas question d’amour.
Son rôle est seulement d’être là en cas de problème.
On investit dans les enfants car ils seront là
pour s’occuper des vieux.
Les riches aident ceux dans le besoin.

La coopérative cherche son point optimal
dans son absence d’activité
quand chacun est en surplus
qu’il ne dépend de personne
qu’il ne risque pas de faire appel à la caisse commune.

L’amour et le bonheur
ne sont pas des sujets familiaux.
Le devoir familial de chacun est d’être stable.
De garantir aux autres sa stabilité
et la descendance de la coopérative.
Pour libérer l’esprit de tous.

Une fois l’esprit libéré,
chacun retourne à la paix de l’ignorance
se moque sans remords de ce que les autres deviennent
leur vie, leurs passions.
L’esprit libéré, chacun ignore les autres
y compris frères et soeurs
avec qui l’accord ne s’est jamais fait
avec qui on ne partage au fond
rien
si ce n’est de la rancoeur
quand ils ont été aimés
plus que nous

Je ne quitterai pas mon amour marié.
Je ne rentrerai pas dans le privé.

Je ne fais pas le choix de l’instable.
Je fais le choix de ne pas me trahir.

Ma mère me dit que je ne suis qu’une profiteuse
car si il m’arrive quoi que ce soit
ils seront obligés de m’aider
que ne pas se trahir en en faisant payer le risque aux autres
c’est une trahison

Je ne leur demande rien.
Je ne leur demande plus rien.
J’ai compris.
J’ai compris que j’étais angoissée parce que j’essayais de négocier.
J’étais prête à me plier à la demande de la coopérative
qui a la sensation de perdre son bien
pour acheter leur soutien
si mon amour me quitte
si mon contrat s’éteint
et pour ne pas passer pour l’ingrate
que je ne suis pas

Ma mère n’est pas méchante.
C’est une suiveuse.
Sa soeur la manipule comme elle veut.
Ma tante, elle, c’est une méchante.
Pleine de haine noire
pour qui ne se trahit pas
elle qui s’est toujours trahie.
Ma mère aussi
s’est toujours trahie.

La coopérative, c’est la trahison.

Trop cher


 
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