25 décembre 2011

La bouine lige

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:57

Pour les yeux grands ouverts

Elle me demande
d’emballer le soleil pour ses parents
parce qu’elle doit habiller les enfants
puis mettre son kurotomesode.

Elle sait pourtant bien que je suis nul en paquet.
Les paquets, c’est pour les kamis célestes
pas pour les terriens.
Eux ils plient et replient.
Ils ont signé l’allégeance
ils prêtent l’hommage lige dès leur naissance
en signant de leur mutisme.

Si notre mariage n’avait pas été arrangé
elle ne m’aurait jamais choisi.
Elle ne supporte pas que je bouine
elle ne supporte pas de me voir mal plier mes vêtements.
Elle a juste compris qu’il fallait qu’elle me laisse tranquille
pour mon atelier.

Mais comment ça s’emballe, un soleil ?
Est-ce que je sais, moi ?
J’ai bien une boite en bois sacré vide
pour mes masses de guerre
mais ça va être trop grand.
Si je mets du journal autour
et que j’emballe tout cela dans un furoshiki
ça devrait convenir.

Evidemment ça ne convient pas.
Je me fais engueuler
en silence.
Les enfants me regardent.
Je hausse les épaules.
Non, je ne le fais pas exprès.

Les paquets, la perfection
ce n’est pas pour moi.
Les paquets, la perfection
j’ai toujours compris que c’était du côté des méchants.
Nous les kamis terriens, on s’est battu pendant des générations
contre les autocrates.
On leur a fracassé le crâne aux autocrates
avec nos masses de guerre.
Le grand-père de mon trisaïeul, mon bisaïeul, mon aïeul et papa,
ils ont vu leur camarade tomber
pendant les révolutions kamiques.
J’ai vu les cicatrices de malédiction de pépé.
Grâce à leurs combats, les corvées sont moins dures
la vie des kamis de la terre moins pénible.

Alors oui, un kami de la terre, ça bouine. Efficacement. Mais ça bouine.
Si tu ne bouines pas, t’es un aérien autocrate, pas un gentil
mais une menace.

Elle ne refait pas mon paquet.
Pour montrer à ses parents ce qu’elle endure.

Et quand ma belle mère déplie le journal emballant l’étoile
je me rends compte que c’est la page de la pin up de la semaine.


24 décembre 2011

Shin-Hanga

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:58

Rouge

Je n’aime pas conduire.
Je n’ai pas de voiture.
Je suis programmeur.
Spécialiste de systèmes de gestion
de feux de circulation.
Pour les très grandes villes.
Je suis consultant.
Ca paie bien. Je suis libre.
Je prends de longues vacances.

Elle reste trois mois à la maison.
En home stay.
A San Jose.
Pour apprendre l’anglais.
J’ai quinze ans.
Elle, dix huit.
Je suis amoureux.
Pour toujours.

Dix-huit ans plus tard
nous sommes toujours célibataires.
Je passe les mois de décembre chez elle.
A Gion.
Dans son deux pièces.
En home stay.
En – lover without a future – stay.

Le 24, c’est son anniversaire.
On prend sa voiture.
Une mercedes décapotable.
Elle n’est pas riche.
Elle ne dit jamais son métier.
Ce n’est pas honteux.
C’est juste que ça ne se dit pas.

Sa voiture de riches,
métallisée,
conduite à gauche,
intérieur cuir rouge et noir :
c’est son grand-père.
Son grand-père est garagiste.
Dans le Nord.
Elle a toujours roulé dans des voitures de luxe.
Vieilles.
Retapées comme neuves.
Qui en imposent.
Je n’aime pas les voitures.

Elle conduit.
Nous allons voir la neige.
Le blanc porte bonheur.
Il suffit de quitter la ville.

Elle écoute du Tango.
Une cassette usée.
Du Yo-yo Ma.

De retour d’Ohara
la neige tombe aussi fort que les notes.
Les collines de la vallée me font penser à ses courbes.
Les cèdres ont leur tronc bien haut, bien droit,
comme chez un grossiste de cannes orthopédiques.
Je repense à mon accident.
Je n’aime pas les voitures.

Les flocons porte-bonheur
pointillent autour de nous.
Ils ajoutent. Ne parasitent pas.
Le paysage ressemble à une estampe de Kawase Hasui
L’asphalte est couleur ciel : blanc mouillé.
Le tango tourne.
Au bord de la route, un agriculteur lave ses navets.

Nous décidons de ne manger que du sucré.
Des gâteaux de Noël : fraises et crème.
De chez Lamartine.
Des wagashi avec un gyokuro ici.
D’autres wagashi avec un sencha là.
Nous ne choisissons que du rouge et du blanc.
Ca porte bonheur.

L’étape centrale de la journée
c’est le Love Hotel.
Près de Heian jingu : rouge et blanc.

Je n’aime pas les voitures.
J’aime les love hotels.
Les grandes baignoires doubles.
Avec des bulles et un grand écran.
Le matelas qui vibre
si on en trouve le bouton.

Je n’aime pas conduire.
Mais hurler de plaisir sans retenue.
Sans aucune retenue.
Elle aussi.
J’aime les love hotels.

Depuis quelques jours, ça tremble beaucoup.
Pas plus de deux sur l’échelle japonaise.
Mais suffisamment pour angoisser sourdement
l’animal en moi.
Je le raisonne, façon d’ici :
par l’idée d’une soumission au plus vaste
et en esthétisant les petits riens.
Ca ne calme pas mon animal.
Mais je me sens plus proche.

Nous faisons l’amour pour la deuxième fois.
Le lit vibre.
Je n’ai pas appuyé sur le bouton.
Le lit vibre.
Je me suis arrêté.
Le lit vibre plus fort.
Elle me regarde, elle me sourit, dit :
« Earthquake »

Si je meurs dans ses bras au love hotel…


23 décembre 2011

Le reste leur appartient

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:21

dans la perfection de Son seul Être.

A Fushimi et ailleurs.
Nous sommes invisibles.
Moi, on m’a assigné Fushimi.
Ya pire.
Ailleurs, les copains font des permanences tournantes.

Je suis un porte-clefs. De l’invisible.
Je me déplace.
A l’intérieur des torii.

Tous les 0,64 de jour
je change de place.
C’est pour cela qu’il faut faire le grand tour.
Si tu ne fais pas le grand tour
je ne peux pas t’ouvrir la porte.

J’ai du temps.
Je regarde les gens passer.
C’est mon boulot.
On ne sait jamais à qui on doit ouvrir.

Les chamans, on les voit venir de loin.
Ils brillent.
Ils connaissent.
Certains nous font des clins d’oeil.
D’autres nous saluent d’un petit cou de nuque, vers l’avant.
Les plus forts n’ont pas besoin de nous.
Ils sont toujours dans l’invisible.
C’est nous qui les saluons.

Des forts, en ce moment, il y en a deux.
Un régulier. Et un qui vient de loin.
Ce sont deux frères.
Ils ne savent pas qu’ils sont frères.
Ils ne se sont jamais vus.
Leur père me faisait peur.
Leur père, il a beaucoup voyagé.

Le problème avec les visibles qui n’y connaissent rien
c’est qu’ils n’y connaissent rien.

Souvent je me dis en les voyant passer
tiens, j’aurai pu lui ouvrir.
Il ne lui manquait pas grand chose.

Parfois aussi je suis obligé d’ouvrir
à ceux qui ne sont pas là pour ça.
Ils sont venus pour leur promenade.
En touristes.
- d’autres kamis, d’autres vides, d’autres langues – .
Ou alors ce sont des retraités du coin qui font leur
promenade de santé habituelle mais qui,
ce jour-là,
sans le vouloir,
traversent mon torii de planque
comme il faut.

Je suis vigilant avec les impromptus.
Au fil du temps, j’ai instauré pour eux
le protocole « prudence ».
S’ils vacillent de trop
hop je les renvoie dans le visible.
Alors ils s’arrêtent, regardent bizarrement autour d’eux,
reprennent leur souffle en se disant qu’ils ont monté les marches trop vite.
Et en général : oublient.
Certains n’oublient pas.
Reviennent.
Plusieurs fois.
Au même endroit. Sauf que j’ai changé de place.
Je les observe. J’ai pitié.
Les plus fins me retrouvent.
Je leur souris.

S’ils me retrouvent c’est qu’ils ont compris.
Pour le coup de la porte.
Quand ils ont compris
ils savent qu’ils doivent monter les marches d’Inari
seuls :
je n’ouvre l’invisible qu’à ceux qui montent
au rythme de leur coeur.
A ceux dont l’âme est fixée
toute entière
dans leur coeur qui bat au rythme
juste,
toute entière,
juste.
Pleine.

Le rythme de la vieille
et celui du jogger
le rythme de l’étranger
et de l’handicapé
celui du coeur neige
ou de celle qui a fait du mal
ne sont pas les mêmes rythmes.
Il faut l’oreille pour se mettre au point de son rythme
Il faut plonger pour s’y fixer tout entier.
Il faut l’aplomb pour y rester en corps.

Ceux qui ont couru – même une fois – sur le plateau de leur âme
savent.
Je leur ouvre la porte.
Le visible disparaît.

Le reste leur appartient.


22 décembre 2011

Les feuilles

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 9:16

Mouche et Momiji 2

J’ai froid mais ce n’est pas grave.
Je ne dors pas beaucoup mais ce n’est pas grave.
Ca dure un mois.

Je suis allergique aux chats.
Un chien est malheureux en ville.
Alors j’élève des momijis.
J’en ai quatre devant chez moi.
Je ne leur parle pas en vrai.
Mais quand je pose ma main sur leur tronc
nous communiquons eux et moi.
Ils connaissent mes peines.
Ils les troquent contre de la joie.
C’est ma plus belle expérience d’amour.

Je n’ai pas été adoptée.
Ca n’a pas de rapport.
Mais je m’occupe de ceux que j’aime.
Afin qu’ils ne causent pas de tort aux autres.
Quand je m’occupe de ceux qui m’aiment
j’ai l’impression que le ciel est plus bleu.
Il est rarement bleu en décembre.

C’est beau un momiji.
Mais ça perd ses feuilles.
Ca les perd
de l’autre côté du mur. Dans la rue.
Et ce fichu vent ne peut pas s’empêcher de jouer avec les petites.
Il en met partout devant chez les voisines.
Il m’ennuie bien ce monsieur le vent.

La première année, je ne balaie que tous les deux jours.
Parce qu’elles sont bien chaudes mes feuilles sur le ciment gris.
Je ne me souviens plus de mon enfance.
Mais du gris.
Je suis traductrice trilingue.
Chinois-Coréen du Nord.
C’est bien internet.
J’entends les feuilles tomber.

La seconde année, je balaie tous les jours.
Juste après la voisine.
Pour ne pas la croiser.
Elle est gentille mais elle me fait peur.
J’ai le sentiment, quand elle balaie mes feuilles devant sa porte,
qu’elle m’en veut
mes momijis et moi.
Je n’aime pas qu’on en veuille à ceux qui m’aiment.

Alors depuis, je ne balaie plus.
j’écoute mes feuilles tomber.
Et sans faire de bruit
- je m’en voudrais si mes voisines pensent que je fais cela pour elles,
qu’elles se sentent coupables,
et qu’elles m’en veulent de cette culpabilité -
je ramasse les feuilles qui tombent.
A la main.
Une par une.
Toute la journée.
Toutes les heures de la nuit.

J’ai froid mais ce n’est pas grave.
Je ne dors pas beaucoup mais ce n’est pas grave.
Ca dure un mois.

Le ciel est plus bleu
quand chacun reçoit ses messages.

Ce n’est pas leur faute
aux momijis
s’ils perdent leurs feuilles.


21 décembre 2011

L’eau de l’an

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:06

calligraphie au oolong du musée de Taipei et à la main gauche

J’ai été formé par les jésuites
J’enseigne le latin.
Je suis polonais.

Je suis roux.
Une barbe. Les yeux bleus.
1m80.
Ma femme est belle.
Vingt ans plus jeune que moi.
Je parle lentement.
Nos filles, métis, sont belles.
Mon maître zen m’enseigne le thé.
Et la calligraphie.

Je suis lent.
J’ai toujours été lent.
Mon rythme est lent.
Il a trouvé à s’asseoir ici.

Le 21 décembre, vers 16h49,
je vais au sanctuaire.
Puiser de l’eau.
J’aime le solstice.
Le soleil invaincu.
Sol invinctus.
Le soleil invaincu.

La vie lumière qui s’allonge,
doucement,
dans les jours blancs.

L’eau reste dans un vase à col étroit.
Sur mon bureau.
Pendant un an.
Je regarde le vase tous les jours.
Les rayons de soleil éclairent parfois
la poussière qui arrive à y entrer.
Quand le sol tremble,
je crois y entendre des vagues
aux reflets de ses couleurs
bleus et verts.

Le 21 décembre, vers 7h01,
je retire toutes les piles de livres et de dictionnaires
qui encombrent mon bureau.
J’oublie toujours à quel point cette planche massive
d’un marronnier de 400 ans
est jaune, or, miel, temps.

Je déroule la feutrine.
Y place mon encrier. Le grand.
Le lourd, le profond, le beau, le simple.
En pierre noire de Wakayama.

Je sors de sa boite en carton
la boite en catalpa,
l’ouvre et déplie le tissu de soie
pour porter à mon nez
le grand baton d’encre de Nara
aux bas-reliefs d’ume peints.

Cette encre a plus d’un siècle.
Elle sent le lent.
Je m’y sens bien.

Je prends mon vase.
Le présente au soleil.
Verse l’eau de l’an
dans l’encrier.

J’appuie, je frotte
le bâton d’encre.
Lentement.
Pour profiter du son
de la résine
et des reflets.

Je pense à mes amis.
A chacun d’entre eux.
A leurs yeux.
Je pense à ceux que j’aime.
Que j’ai serrés dans mes bras.
A ceux vers qui va
lentement
tout mon coeur.

Et sur les washi épais
je calligraphie
pour chacun

Mes voeux de joies.


 
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