La Cour
Hier, le défilé de l’Aoi Matsuri m’a fait penser à celui de la fête de Jeanne d’Arc à Orléans.
C’est ridicule. Brésilien.
Ca plaît aux gosses et aux touristes.
Et ça a une fonction stade du miroir : d’entretien d’une identité mythologique. Comme une vieille dame qui aurait besoin de regarder tous les ans son portrait « à la studio Harcourt » que feu ses parents, modistes de province, lui avaient offert pour ses dix-sept ans.
*
En France, s’il y avait à organiser un défilé réellement révélateur qui susciterait une résonance profonde comme un aum venant des tripes, ce serait un défilé représentant la Cour de Louis XIV.
Parce que même si nous sommes un brin sauvés par la Bastille et la Commune, notre idéal-du-moi du-passé-du-futur, notre nombril groupal : c’est Versailles.
Les Français, c’est la Cour.
*
Là où ça commence à devenir intéressant, c’est que les Japonais aussi.
Les Japonais (ou, à tout le moins, les kyotoïtes), c’est la Cour.
Une Cour sans Bastille ni Commune.
La Cour de Heian.
*
D’où, entre les deux cultures, cette subtile reconnaissance échoïque, ce hochement de tête léger qu’on adresse à ceux qui partagent le même tailleur.
Les Japonais créent des dessins animés et des mangas sur Versailles. Achètent en masse du Vuiton et du Hermès parce que ça fait royal, parce que cela fait Cour occidentale (1) historiquement plus proche (2).
(1) Occidentale : il faut relever le gant de (Perry + Mac Arthur); géographiquement éloignée donc un chouilla exotique; mais pas américaine.
(2) Plus récente : moins lourdingue comme citation que le cosplay à la Heian; mais suffisamment ancienne pour témoigner de l’existence d’une histoire (par contraste avec ces vachers d’américains sans lignée).
*
La Cour de Versailles pour les Japonais, c’est donc l’objet historique de substitution idéale, un kakebotoke (ou maedachi) identificatoire comme ceux qu’on utilise pour ne pas sortir la statue, trop puissante, de Kankiten de son autel.
*
Les Français sont flattés par ce coup de chapeau mais ils trouvent cela si naturel, vu que comme fils du roi soleil ils se prennent tous pour des Akhenaton universels, qu’ils le notent à peine, ou avec une obligatoire condescendance.
Un observateur tiers ne pourrait cependant pas ne pas noter que les Français vivent ce type d’hommage exactement comme le corbac au claquos de la fable. Avec régulièrement la même chute, le même ridicule.
*
Nous avons donc d’un côté des Japonais qui rêvent de la Cour de Versailles. Comme identification actuelle de compromis historique légitime.
Et nous avons des Français qui rêvent de la Cour de Heian comme continuité qui aurait eu la chance infinie d’échapper à la révolution : une Cour non maculée par l’populo.
*
Les Français aiment les japonais parce qu’ils ont le comportement, l’allure, la classe de ceux qui n’ont pas connu l’abolition des privilèges.
Un Français, c’est dans le déni permanent de la perte de ses titres, de ses perruques poudrées, de ses mouches. Un Français, c’est un russe blanc pauvre en exil après 17.
Trouvez sur la planète un aristo déchu, vous trouverez le cœur de la France que l’on peut donc autrement définir comme le déni, le refus de l’évolution de la lutte des classes où les épiciers actuels tiennent aujourd’hui, de façon transitoire comme tout stade historique, le haut du pavé.
Les Français et les Japonais partagent la Cour et ce déni.
Et comme des Russes blancs portant des pièces aux coudes, ils hochent imperceptiblement la tête en se croisant sur la promenade des anglais de l’histoire.



