16 mai 2008

La Cour

Filed under: esthétique,Psychohistoire,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:18

Hier, le défilé de l’Aoi Matsuri m’a fait penser à celui de la fête de Jeanne d’Arc à Orléans.

C’est ridicule. Brésilien.
Ca plaît aux gosses et aux touristes.
Et ça a une fonction stade du miroir : d’entretien d’une identité mythologique. Comme une vieille dame qui aurait besoin de regarder tous les ans son portrait « à la studio Harcourt » que feu ses parents, modistes de province, lui avaient offert pour ses dix-sept ans.

*

En France, s’il y avait à organiser un défilé réellement révélateur qui susciterait une résonance profonde comme un aum venant des tripes, ce serait un défilé représentant la Cour de Louis XIV.
Parce que même si nous sommes un brin sauvés par la Bastille et la Commune, notre idéal-du-moi du-passé-du-futur, notre nombril groupal : c’est Versailles.
Les Français, c’est la Cour.

*

Là où ça commence à devenir intéressant, c’est que les Japonais aussi.
Les Japonais (ou, à tout le moins, les kyotoïtes), c’est la Cour.
Une Cour sans Bastille ni Commune.
La Cour de Heian.

*

D’où, entre les deux cultures, cette subtile reconnaissance échoïque, ce hochement de tête léger qu’on adresse à ceux qui partagent le même tailleur.
Les Japonais créent des dessins animés et des mangas sur Versailles. Achètent en masse du Vuiton et du Hermès parce que ça fait royal, parce que cela fait Cour occidentale (1) historiquement plus proche (2).

(1) Occidentale : il faut relever le gant de (Perry + Mac Arthur); géographiquement éloignée donc un chouilla exotique; mais pas américaine.

(2) Plus récente : moins lourdingue comme citation que le cosplay à la Heian; mais suffisamment ancienne pour témoigner de l’existence d’une histoire (par contraste avec ces vachers d’américains sans lignée).

*

La Cour de Versailles pour les Japonais, c’est donc l’objet historique de substitution idéale, un kakebotoke (ou maedachi) identificatoire comme ceux qu’on utilise pour ne pas sortir la statue, trop puissante, de Kankiten de son autel.

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Les Français sont flattés par ce coup de chapeau mais ils trouvent cela si naturel, vu que comme fils du roi soleil ils se prennent tous pour des Akhenaton universels, qu’ils le notent à peine, ou avec une obligatoire condescendance.

Un observateur tiers ne pourrait cependant pas ne pas noter que les Français vivent ce type d’hommage exactement comme le corbac au claquos de la fable. Avec régulièrement la même chute, le même ridicule.

*

Nous avons donc d’un côté des Japonais qui rêvent de la Cour de Versailles. Comme identification actuelle de compromis historique légitime.

Et nous avons des Français qui rêvent de la Cour de Heian comme continuité qui aurait eu la chance infinie d’échapper à la révolution : une Cour non maculée par l’populo.

*

Les Français aiment les japonais parce qu’ils ont le comportement, l’allure, la classe de ceux qui n’ont pas connu l’abolition des privilèges.

Un Français, c’est dans le déni permanent de la perte de ses titres, de ses perruques poudrées, de ses mouches. Un Français, c’est un russe blanc pauvre en exil après 17.

Trouvez sur la planète un aristo déchu, vous trouverez le cœur de la France que l’on peut donc autrement définir comme le déni, le refus de l’évolution de la lutte des classes où les épiciers actuels tiennent aujourd’hui, de façon transitoire comme tout stade historique, le haut du pavé.

Les Français et les Japonais partagent la Cour et ce déni.
Et comme des Russes blancs portant des pièces aux coudes, ils hochent imperceptiblement la tête en se croisant sur la promenade des anglais de l’histoire.


15 mai 2008

Gandhi, la France, le Japon, l’humilité, l’espoir

Filed under: esthétique,sociologie — Stéphane Barbery @ 6:48

Internet (en l’occurence, dans la technologie du moment, les pages populaires de digg ou de del.icio.us dont les fil rss s’affichent dans l’onglet Firefox en permanence ouvert de mon compte netvibes), c’est la sérendipité permanente.
Le plus souvent divertissante, geek et futile. Et parfois, d’une profondeur qui redonne espoir.

Cette page, compilant des citations majeures de Gandhi, était hier l’une des plus populaires et bookmarquées du net.

*

En intello français, j’ai toujours méprisé Gandhi.
Pas la prise de pouvoir. Mais le discours barbapapa.
Gandhi pour un français, c’est pas Robespierre. Alors on se dit qu’il a vraiment eu du bol, que de toute façon la décolonisation allait se faire à un moment ou un autre, et que sa réussite politique n’a rien à avoir avec son discours d’assistante d’école maternelle.
Pour un frentchouille : Gandhi, c’est Candy. Tourné en technicolor avec un accent british.

*

Alors hier, je me suis trouvé con, mais vraiment con, à pouvoir enfin être en mesure de comprendre la valeur de ses paroles, de ses propositions :

« Ne pas perdre foi en l’humanité. L’humanité est un océan; si quelques gouttes de l’océan sont sales, l’océan n’en devient pas sale ».

« La différence entre ce que nous faisons et ce que nous sommes capables de faire suffirait à résoudre la plupart des problèmes du monde ».

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le Monde ».

« Le faible ne peut jamais pardonner. Le pardon est un attribut du fort ».

« Une once de pratique vaut mieux que des tonnes de prêches ».

« Je ne veux pas anticiper le futur. Mon souci est de prendre soin du présent ».

« J’affirme n’être qu’un simple individu capable d’errer comme n’importe quel autre mortel. Je reconnais, pourtant, avoir l’humilité suffisante pour reconnaître mes erreurs et retracer mes pas ».

« D’abord ils vous ignorent, puis ils rient de vous, puis ils vous combattent, puis vous gagnez ».

« Un homme devient grand dans l’exact degré avec lequel il travaille pour le bien-être de ses semblables ».

« Le bonheur, c’est quand ce que l’on pense, ce que l’on dit, et ce que l’on fait est en harmonie ».

« Le développement constant est une loi de la vie et un homme qui essaye toujours de maintenir ses dogmes pour paraître consistant se conduit seul vers une position fausse ».

*

Je restai quelques instants dans la lumière chaleureuse de ces paroles.

Pour prendre conscience : ça, c’est pas le Japon.

Ca m’embêtait comme idée, alors je creusai.
Pour reconnaître par connexion : ça, c’est pas non plus la France.

*

Ce qui relie la France au Japon, c’est ce partage de ne pas être gandhien.

Il y a chez Gandhi de l’humilité et de l’espoir. Une orientation vers un futur meilleur. Pas vers un grand soir. Juste un petit matin. Mais baigné de soleil.

Un petit matin baigné de soleil, ça fait ricaner un français. Un japonais ne peut même pas s’autoriser à y penser.

Derrière le partage, en premier plan, de l’élégance, la France et le Japon ne communieraient-ils pas dans le désespoir ? Un désespoir révolté populaire et intello dans l’Hexagone. Un désespoir racinien ici ?

Alors devenir un franco-japonais gandhien.


Trois objets comme ça… (2)

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 5:43

- Les deux tickets qu’on insère, en même temps, l’un sur l’autre, dans les poinçonneuses-portières-automatiques-à-double-sens des gares de métro et de chemin de fer.

- Les gros papillons noirs qui volètent doucement, comme des mouchoirs de deuil saouls, en plein soleil.

- Le Shô, cet orgue à bouche – vu hier dans les mains d’une sculpture en bois de bodhisattva sur nuage au Byodo-in – qui me fait bien envie pour pouvoir souffler, moi aussi, le bruit de jouet métallique d’un accordéon/harmonica cassé et d’une parade de kamis.


14 mai 2008

L’humain, le Mal, les causes, sa vie

Filed under: Watashi — Stéphane Barbery @ 7:57

L’unité 731 souille si fort qu’il n’y a pas de transition possible après la découverte de ses crimes. Comment reprendre le cours d’une pérégrination sur l’Art et le wabi-sabi après la découverte de « ça ». Un « ça » qui restera actuel tant qu’il conservera son halo d’ignoble impunité officielle.

Une attitude cohérente avec le « ni ignorer, ni banaliser, ni refouler, ni dénier » consisterait à se faire militant actif de cette cause.
Ne pas y consacrer tout son temps disponible, surtout dans ma situation, est-ce que ce ne serait pas – par lâcheté, par confort – se faire complice volontaire de l’oubli des victimes ? Hausser négligemment les épaules sur la fatalité du mal ? Un j’men foutisme que seul peut s’autoriser une personne qui se sent à l’abri ?

L’unité 731, tous les crimes contre l’humanité, le mal et l’injustice sur Terre, souillent.
Mais, et il n’y a rien de soulageant dans ce « mais », les ressources en temps et en compétences de chacun sont limitées.
Les horreurs passées impunies et les injustices actuelles sont trop nombreuses pour que l’on puisse simultanément se consacrer authentiquement, efficacement et pas simplement symboliquement, à plusieurs causes – chacune digne pourtant des ressources d’une existence entière.

Et surtout, on ne se consacre authentiquement à une cause que si, pour des raisons d’histoire personnelle, familiale le plus souvent, ou de projection profonde, on s’identifie aux victimes.

Rien de pire que la posture de l’intello français, incapable de contrôler sa mégalo tachycarde, qui agite de grandiloquents effets de manche en se prenant pour l’avocat de l’universel, puis change de cause dix-huit mois plus tard parce que les lecteurs de revues veulent, comme la ménagère du poisson et du cancan : du débat frais.

Comment choisir sa cause sans ignorer, sans banaliser, sans refouler, sans dénier la douleur et l’injustice des autres causes.

Et comment vivre aussi dans la joie, avec l’exigence de joie qu’attendent de nous ceux qui n’ont pas la chance de la pouvoir vivre, sans ignorer, banaliser, refouler, dénier les causes.

Je ne peux pas moins apprécier mes udons alors que je sais que toutes les cinq secondes (1…2…3…4…5…1…2…3…4…5…) un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Qu’à cet instant précis où j’écris et alors que je vais prendre mon petit déjeuner, 900 millions de personnes sont – sans aucune raison si ce n’est l’inertie de l’oppression du plus fort – mutilées par la faim.

Que faire bon sang, que faire, pour ne pas ignorer, banaliser, refouler, dénier, pour ne pas me faire complice, et pour vivre ma vie, le plus irréprochablement possible, en appréciant chaque seconde de bonheur en en connaissant le prix ?

Honorer mes aptitudes : identifier le bon, le beau; en témoigner; animer.

Honorer mes aptitudes.
Honorer ma chance.
Honorer les autres.
Et toujours m’orienter vers le soleil qui vient.


13 mai 2008

Penser l’unité 731

Filed under: Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 8:30

Je cherchais à vérifier une chronologie des périodes historico-artistiques du Japon.

Je tombai sur cette page. Et j’aurais préféré, ô combien, ne pas cliquer sur ce lien.

Quand on est confronté à trop d’horreur, de celle qui vient immanquablement déranger notre confort de nanti, la solution la plus simple est au choix : l’ignorance volontaire, la banalisation, le refoulement, le déni.
Or tout ce que je suis, tout mon parcours, me rendent ces esquives impossibles.

Jusqu’à hier, j’ignorais tout de l’unité 731.
Et maintenant, je suis hanté par le « comment penser ça ».
Comment honorer la mémoire des victimes.
Comment dégager et assigner des responsabilités. Biographiques. Sociales. Culturelles.
Comment évaluer l’intensité de ce mal absolu sans relativiser d’autres abominations.
Comment se souvenir, en vivants, sans trembler dans l’effroi du trauma, sans susciter de bonne conscience complaisante autosatisfaite et donneuse de leçons à la française, ou sans provoquer un opportuniste et pervers sado-maso de l’ignoble qui, sous-jacent, ne dirait pas son nom.

*

L’ignorance volontaire, la banalisation, le refoulement, le déni, ça salit. Ca fait retour. Ca entretient.

Penser l’unité 731 – en vivants – c’est devoir trouver la forme juste de la mémoire, à cultiver et à transmettre, pour que ceux qui à nouveau dans l’histoire seraient en position de répéter l’abominable, soient intimement confrontés à une norme intérieure de l’intransgressable. Qu’ils soient confrontés à l’idée qu’il n’y a pas, qu’il ne pourra jamais avoir d’impunité. Que leurs noms seront prononcés comme des crachats. Qu’ils souilleront, à jamais, leur histoire et leur lignée.

*

Ce pour quoi – en vivants – nous sommes sommés, aujourd’hui, de penser l’unité 731, c’est que notre responsabilité est engagée si nous contribuons, par ignorance volontaire, banalisation, refoulement ou déni, à maintenir l’impunité du mal.

L’impunité est maintenue si l’Etat japonais, comme personnalité morale représentant le peuple japonais, ne reconnait pas ces crimes contre l’humanité conçus, planifiés, mis en oeuvre, couverts par une ultra-minorité de fous monstrueux, fonctionnaires et dirigeants, qui font à chacun honte d’être humain.

L’impunité est maintenue si l’Etat américain, comme personnalité morale représentant le peuple américain, ne reconnaît pas s’être fait le complice, voire le justificateur commanditaire a posteriori, de l’une des abominations les plus vomitives de l’histoire humaine.

L’impunité est maintenue si tous les autres états, comme personnalités morales représentant la collectivité des êtres humains, détournent le regard (« on va pas revenir dessus, ce qui est passé est passé »), n’inscrivent pas au programme de leur enseignement scolaire la mémoire des victimes et ne contribuent pas, par l’entretien d’une pensée de l’horreur, à créer un interdit inviolable.

Si l’impunité est maintenue, nous portons tous, si nous connaissons ce qui s’est passé, une part, même infime, de responsabilité. Par complicité silencieuse.

*

Que faire. Que faire concrètement.
D’abord faire savoir ce qui s’est passé. En diffusant l’information autour de soi.
En demandant à ses représentants politiques d’intervenir pour que les états, le Japon, les Etats-Unis, reconnaissent officiellement les faits.

J’ai le sentiment qu’il manque également aujourd’hui d’autres dispositifs que ceux de la simple reconnaissance quand les faits sont anciens comme ceux-là.

*

Il n’y a pas de prescription pour les crimes contre l’humanité. On peut juger par contumace. On devrait pouvoir organiser un procès, par contumace, même quand les coupables sont morts.

Des documentaires, des articles, des livres sortent aujourd’hui qui transmettent des témoignages d’acteurs de l’abomination. Il n’est pas normal que ces témoignages soient le fait d’investigations privées. Une enquête officielle, publique, internationale au nom de l’humanité tout entière, est requise.

Tous ceux qui reconnaissent avoir participé aux vivisections de masse, aux expérimentations de l’horreur, tous ceux qui ont commandité ou contribué à rendre possible et maintenir l’impunité doivent être jugés et punis. Quel que soit leur rang dans l’histoire ou dans la symbolique de leur pays.

*

Je pense à ces « médecins », dans un pays en guerre fanatique avec une police militaro-politique qui peut cruellement nuire aux proches, sommés de pratiquer des vivisections ou de mourir.
Et qui parlent un peu. Depuis peu.
Peut-on ne pas les juger. Peut-on ne pas les punir.

*

Comment faire payer aux morts abjects.
Quand on punit, on le fait pour se soulager, pour pouvoir pardonner, pour éventuellement protéger, mais surtout : pour l’exemple. Pour créer un marqueur de transgression censé rendre plus difficile sa future émergence.

Le Tribunal Pénal International est une première étape en ce sens.
Mais si les criminels s’en foutent parce qu’ils se vivent déjà morts ? S’ils ont le sentiment qu’ils seront couverts par leur pays ou la puissance dominante de leur temps ? Comment créer une sensation intériorisée de tabou suffisamment forte pour qu’elle tienne et contienne les pulsions les plus horribles de l’humain, pour qu’elle conduise à préférer se sacrifier soi et condamner ses proches à la souffrance plutôt qu’à commettre l’irréparable ?

Il me semble qu’il faut d’abord instaurer qu’il n’y aura jamais – jamais quel qu’en soit le terme – d’impunité. C’est pour cela qu’on ne peut pas ignorer, banaliser, refouler, dénier les crimes de l’unité 731. Parce que sinon, notre complicité engage l’avenir.

Un fou vraiment fou se foutra de tout. Mais un crime contre l’humanité implique pour pouvoir exister de nombreux individus dont tous ne sont pas fous. Que peut craindre un homme au-delà de la souffrance et de la mort ? Que son nom soit inscrit sur un monument international de l’infamie, où les générations futures viendront cracher ? Que sa famille soit aidée dans ses démarches pour changer de patronyme ? Il y a du puéril dans ces idées. Mais je ressens fort qu’il est du devoir de notre génération de penser et mettre en place ce type de dispositifs orientés vers le futur.

*

J’aimerais aussi pouvoir honorer la mémoire des hommes qui sont morts d’avoir refusé de servir l’unité 731


 
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